L’été des noyés, John Burnside

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pas un instant je ne cessai d’attendre qu’une chose se produise. Une chose qui mette un terme à l’histoire. Une chose qui donne une explication au mystère – quand bien même je n’aurais pas su dire en quoi le mystère consistait.

Le fantastique serait-il une question d’élégance ? Dans ce roman, la sensibilité l’emporte. Par exception ce n’est pas ici celle de la petite personne d’un auteur bruyamment mise en avant. Au fil du roman, le lecteur découvre la capacité de Burnside à se décentrer pour appréhender la disparition.

Centre de la conscience de tout écrivain, elle est ici rendue par un dépassement du roman de l’artiste. L’auteur se met dans la peau d’une jeune fille dont le passage à l’âge adulte semble suspendu, à l’image de cet été arctique, à la fin de sa scolarité. Telle apparaît alors l’élégance fantastique de Burnside : la jeune fille est mue par des explications parcellaires. Emplie de refoulement et d’incompréhension, elle devient le témoin privilégié de la noyade de deux de ses camarades puis de deux irréelles disparitions. Pour amalgamer aux explications rationnelles, à la lente chute vers un mépris oublieux, celles mythiques, la jeune fille se qualifie elle-même d’« espion de dieu ». Le basculement, puisque le fantastique ne donne rien d’autre à voir, se pare d’expressions aussi exactes qu’intrigantes. La jeune fille traîne, dénie toute empreinte de la sexualité et regarde son artiste de mère au travail.

Le fantastique apparaît une question de lumière. Un éclairage sur la singularité des personnages. Par touches, Burnside donne à voir la comédie de l’isolement. Artiste peintre la mère se retranche dans son travail, dans l’image de son isolement dont soigneusement elle entretient la sociabilité. Liv bien sûr jalouse ces rencontres quand elles rompent son lien exclusif avec sa mère, quand le fantôme du père ressurgit.

Aucune insistance mais aucun flou. L’écriture, sans vaine ornementation mais ondoyante, colle à son sujet. Impossible de dégager l’implication personelle de l’auteur.  Il habite pourtant le lieu. Pour dire la disparition, Burnside montre la façon dont Mère a cette façon de figer les apparences de son quotidien, leur donné cette patine rassurante que la fin de l’enfance comprend, insensiblement, n’être pas éternelle. Des tubes de peinture donnant l’impression d’avoir toujours été là.

Bien sûr, dans ce roman dense il est trop question d’ennui pour qu’il ne soit pas communiqué au lecteur. Après tout, sans aller jusqu’au temps perdu procuré par la lecture de Proust, le fantastique de ce roman provient de cette viduité, prête à tous les détours imaginaires pour s’inventer des surgissements, pour s’extraire de l’ennui qui constitue la meilleure part de nos vies.

La solution de l’image. Le mystère, bien sûr, ne trouve aucune résolution. Son existence apparaît aussi douteuse que la huldra, ce démon nordique mythologique dont la narratrice se laisse contaminer. La solution semble alors appartenir à l’univers pictural. La source du roman est peut-être ce tableau, La maison du pêcheur, vu par l’auteur puis par son héroïne lors de ses errances sur une autre île (l’Angleterre comme trace fantomatique du père).

Le dénouement est une vision. De celles que l’on met si longtemps à reconstituer qu’elles finissent par produire un attachement équivoque. Mais, la vision la plus captivante de ce roman reste picturale. Liv finisse par devenir cartographe. Enchaînée à sa propre topographie, enfermée dans son imaginaire insulaire, dans ce travail monomaniaque, elle poursuit sa quête de l’invisible : « Non pas dans le but de s’orienter mais de voir.»

Avec l’obstination des fantômes, nous en revenons au roman de l’artiste. Écrire des romans revient, probablement, à s’inventer des doubles pour pouvoir figer une image de soi-même. Sans doute est-cela que dit Burnside dans l’expression « espion de dieu ». Liv est voyeuse par désir d’être vue. Adolescente, elle ne peut accepter de voir une image figée d’elle-même. Elle détruit donc les photos un peu troubles prises à son insu par l’estivant. Elle contemple plutôt le portrait inachevé d’elle-même faite par sa mère. Elle s’inquiète de voir que sa mère, pour la laisser vaquer à sa vie d’adulte, tente de l’achever en reconnaissant l’inquiétude saisie chez sa fille dans celle qui apparaît comme son double maléfique. Le lecteur est invité à croire que Maia, incarnation improbable de la huldra, est une projection de la culpabilité de Liv. Celle de n’avoir pas su empêcher la disparition, celle qui pousse à écrire des livres. Notons d’ailleurs que cette hantise de la disparition se retrouve dans beaucoup de livre de Burnside, notamment dans le magnifique Scintillation.

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