Abraham et fils Martin Winckler

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Il est des romans apaisants dont il est difficile de parler. Abraham et fils en fait partie par la sagesse constante de son point de vue. Prétendre l’évoquer interroge sur l’outrecuidance de juger, à l’abri de ses préjugés, un ouvrage romanesque.

Tentant, par exemple, de déceler un fond de naïveté dans ce point de vue d’un enfant sur un père exemplaire, même et surtout dans ses refoulements. Cette remarque renvoie à une lucidité acerbe dont je ne saurais me prémunir. Elle ne rend pas compte de la construction discrètement élaborée de ce roman. L’alternance des points de vue entre un narrateur indéterminé à l’envahissante mémoire, l’enfant au si beau nom de Franz Farkas et le père permet une lecture d’une fluidité et d’une tension dont il est de bon ton de se plaindre. Le plaisir de lire se ferait au détriment du sérieux.

Un reproche moins infondé vise le personnage attendu de l’enfant lecteur boulimique. Franz dévore les périodiques et autres récits d’aventure. Winckler trace ainsi le portrait d’une époque. Certes, il évite un des traits abusifs de la reconstruction historique à mon sens abusive : le disque qu’il fallait écouter, le livre à lire et le concert auquel assister comme si la perception historique s’avérait, en direct, universelle, sans périphérie et contre-temps intempestif. Mais la reconstruction n’échappe pas à la vérification dans les archives de la culture populaire. Les remerciements sont à ce titre instructifs.

Être dérangé comme condition pour parler d’un livre. Critiquer un excès de romanesque est un non-sens. Je me demande pourtant si une part du roman contemporain s’abandonne au rocambolesque précisément pour faire face à cette incapacité ardemment professé à croire encore à la possibilité du récit. Je pense ici à l’admirable œuvre d’Anne-Marie Garat.

Ce qui me dérange dans Abraham et fils n’est pas tant son romanesque, son calibrage d’une lecture aisée que rien ne doit venir dérangé et où la péripétie survient avec un rythme un rien trop maîtrisé, ce sont plutôt les « passages obligés » de l’évocation de moments historiques convenus. Ainsi, le roman espagnol peine à se détacher (notamment chez Javier Cercas, Cabré v à mon sens abusiveoire Munoz Molinas) de la guerre civile. Avec une indéniable mauvaise foi de ma part, la Résistance puis l’Algérie (à travers les amours d’un Juif et d’une Kabyle) produisent le même effet.

Peut-être parce que le journal retrouvé par le fils est redoublé par l’écoute du père du récit du drame ayant lieu dans leur maison.  Lors de l’Occupation, une famille s’y est cachée. Le médecin ne juge pas le coupable d’une jalouse dénonciation…  Une intrigue un rien trop calibrée alors que les sensations du fils, à hauteur d’enfant, dessinaient un roman ne nécessitant aucun suspens. Bien sûr, au dénouement de cette évocation héroïque de la Résistance, le père parvient à parler à son fils de l’attentat ayant coûté la vie à sa femme.

Martin Winckler écrit un roman populaire. Il s’en dégage une apaisante humanité. Précisément celle d’un médecin. Depuis longtemps, l’auteur témoigne de sa pratique et s’engage dans la dénonciation des indignité de la gynécologie. Il le fait admirablement sur son blog. Il m’a semblé que cette dénonciation transparaissait comme un trait de caractère d’Abraham Farkas, un rien idéalisé.

J’éprouve sans doute une certaine gêne face à un romancier qui ne s’efforce pas à la noirceur. Une certaine réticence face à l’émotion.

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2 commentaires sur « Abraham et fils Martin Winckler »

  1. Tout d’abord, bravo pour cette critique, je la trouve très intelligente et bien formulée.

    Ensuite, je ne connais pas encore Martin Winckler : j’ai un livre de lui dans ma PAL (Le Choeur des Femmes) qui devrait normalement me plaire si tout se passe bien. Si c’est le cas, ton article donne envie de se pencher sur ce livre par la suite.

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