Au départ d’Atocha Ben Lerner

 

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Premier roman de Ben Lerner, Au départ d’Atocha raconte l’expérience, ou plutôt sa vaine poursuite, d’un jeune poète en résidence à Madrid. Alors que des attentats secouent Madrid, le narrateur erre dans une hautaine incompréhension. Lerner nous livre ici une magnifique réflexion sur la poésie et sur la capacité d’être au monde dont elle continue à être le vecteur.

Pour parler de L’été des noyés, j’évoquais la solution de l’image. Dans ce court premier roman, Ben Lerner procède ainsi. Le romancier américain est censé quêter l’expérience qui le fera advenir à l’écriture. Lerner nous en propose ici une caricature fine, informée et ironique. Dès la première scène, cette solution de l’image est solidement suggérée.

Le roman raconte l’existence d’un poète en résidence, sa quête effrénée de sensations afin de quitter ce vide intérieur jamais très éloigné de la viduité de Leiris. Il nous décrit l’imposture, aujourd’hui, de se prétendre poète. Tous les jours, ce poète réfugié dans l’intraduisible se rend au musée pour une dévotion ostensible envers l’art pictural. Le sens de ce roman se réfugie ici : l’expérience esthétique dont veut s’alimenter le narrateur est au pire une imposture, au mieux une escroquerie qui phagocyte le spectacle qu’autrui donne de la pureté d’une expérience. Face à un homme en pleur devant une toile, le narrateur éprouve cette tangence qui définit notre rapport à l’art :

Mon intérêt pour l’art était indissociable de la rupture entre mon expérience personnelle des œuvres et les propos qu’elles suscitaient ; le constat de cet écart – voilà sans doute mon expérience esthétique la plus intense, ou du moins ce qui s’en rapprochait le plus : l’expérience profonde de l’absence de profondeur.

Une lecture hâtive du roman laisserait entendre l’espoir d’une initiation pour cet homme creux, soucieux de son image et de son désir d’être vu, exilé dans une langue étrangère pour n’avoir pas à exprimer ce qu’il ne ressent pas. L’apprenti poète parle un espagnol approximatif pour communiquer ses illuminations aussi approximatives que celle de Magda dans Au cœur de ce pays.

Mais Au départ d’Atocha propose une subtile moquerie de ce thème rebattu de la découverte de l’initiation poétique. La rédemption ne se produira pas par les attentats à Atocha, la gare centrale de Madrid. L’apprenti poète est soigneusement dépossédé  de toute expérience de la ligne de front. Malgré sa proximité, il vit les attentats sur internet. Il passe à côté des événements avec un tel spectaculaire qu’il nous propose une façon d’habiter le monde en poète. Comme l’on disait voilà quelques années. Assez étrangement, il rend bien compte de la sidération produite par des attentats. Aucune bonne conscience. Une démarche assez proche de celle de Robert McLiam Wilson dans Eureka Street, malgré une optique totalement différente. Une façon de laisser ouverte la possibilité de témoigner.

Au départ d’Atocha est le titre d’un poème d’Ashbery dont Lerner, l’air de rien, nous fournit une lecture sensible. Le premier état du roman fut, rappelons-le, une analyse critique de ce poème. Ce sous-texte donne d’ailleurs toute sa solidité au roman.

La caricature de l’univers poétique, de son soutien institutionnalisée, aurait pu paraître cynique. Voire reconduire un facile anti-intellectualisme dans l’air du temps. Le narrateur veut, par exemple, écrire un long poème sur l’influence de la guerre civile espagnole dans l’expression contemporaine d’un rejet politique. Dans 10 :04, Lerner poursuit cette interrogation, d’un chic très désinvolte, du moment politique. Une question véritablement poétique : de quel événement peut-on vraiment être contemporain ?

Lerner paraît pourtant intime à tout ce qui permet « de faire attention à votre propre attention, de faire l’expérience de votre expérience, et vous confrontent ainsi à une étrange forme de présence. » Ce roman s’inscrit alors dans ces romans de campus où les auteurs, principalement américains, transcendent leur expérience universitaire de professeur ou d’écrivain invité. Lerner le fait avec une certaine finesse, un peu de moquerie et, au fond, une grande adhésion à cette sensation poétique décrite sans aigreur. Pour cela, le héros timoré et détestable, comme nous tous, accroche notre attention. Dans 10 : 04 son second roman, Lerner reprend le même procédé. Une lecture plaisante quand elle crée un certain compagnonnage : celle de la fabrique d’un écrivain dont je fais ici le miroir d’une fabrique de soi. Toujours détestable, peut-être surtout d’en être parfaitement conscient.

Une dernière remarque sur la solution de l’image. Suivant une mode assez contemporaine, Lerner se croit contraint d’ajouter des illustrations, décalées dans leur pagination, à son texte. Marissha Pesl, David Gilbert… illustrent avec d’avantage d’audace cet abandon de la prosopopée. Cette illusion de parvenir, par les mots, à décrire comme un tableau cette réalité qui nous échappe en dehors de sa figuration à travers une « épaisseur d’art» pour reprendre l’expression de Proust. Pas certain que Lerner atteigne, pour parler d’écrivains d’une autre génération, au décalage mélancolique de Sebald, à la présence métaphorique de Sloterdjik ou à la fascination visuelle de Javier Marias.

Pour continuer votre lecture n’hésitez pas à consulter mon article sur 10 : 04, la suite virtuelle de Au départ d’Atocha.

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