Vie prolongée d’Arthur Rimbaud Thierry Beinstingel

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Exploration tout en finesse du destin de Rimbaud à travers un hypothèse surprenante : si le poète survivait à son propre mythe, comment parviendrait-il en s’en accomoder ? Avec une certaine distance, Beinstingel nous offre une réponse captivante.

Une idée me hante depuis longtemps. J’y reviens comme une impossibilité dont je ne peux me détacher : la tentation de renaître, de fuir pour s’inventer une nouvelle existence. Sans doute est-ce, à la lettre, un vertige. Le roman ouvre cette tentation théorique comme une hypothèse mélancolique.

Le geste d’Arthur Rimbaud semble l’incarnation de cette réinvention de soi. L’auteur réalise ce pari improbable de rendre compte, sans pathos ni envahissement de l’existence d’un génie, de cette difficulté à témoigner au cœur du roman mais aussi de cette histoire spéculative, cette façon dont tout un chacun invente les possibilités non vécues de son existences. Nous en trouvons des illustrations parfaites tant chez Coetze que chez Penn Warren.

Vie prolongée d’Arthur Rimbaud reconnaît l’ironie du « Il faut être absolument moderne » déclamée dans Une saison en enfer avant de s’enfuir en Abyssinie. Le geste initiateur de la modernité,  le renoncement à la poésie, est admirablement mis en perspective par une hypothèse folle : durant son agonie à Marseille, le poète revenu gangreneux est pris pour un autre, déclaré mort il survit.

La tentation théorique de se fuir  pose alors la question de se survivre. Que reste-t-il de nos désirs adolescents vingt après ? À la mort de Verlaine, celui qui se fait désormais appeler Nicolas Cabanis interroge cette profonde difficulté à se voir soi-même. Thierry Beinstingel  montre d’abord le mépris de son personnage pour ses années de création poétique. Par le personnage, rendu curieusement attachant, de Paterne Berrichon, il illustre le ridicule de ces hommes vieillissants qui entretiennent le mythe de leur adolescente révolté.

Nicolas Cabanis assiste impuissant, indifférent ou souhaitant le croire, à l’élaboration de la statut de cet autre en lui-même. Le dispositif narratif est d’une habilité redoutable car il permet de suivre l’élaboration du mythe Rimbaud. Écrire une biographie est une œuvre de basse-police. Comment l’ancien Rimbaud, du haut de son renoncement, ne serait-il pas heurté par l’exposition de ses amitiés particulières ? Dans une discrète allusion, à la fin de sa vie (de sa carrière pas uniquement pour le jeu de mots) une ultime rencontre reprend cette ambivalence. Un serveur qui a la même voix que Paul Verlaine. Les fantômes se montrent obstinés à ne pas nous laisser nous réinventer.

Je parlais de mon peu de goût de la reconstitution historique. Dans ce roman, j’aime la façon dont le moment historique de l’écriture est pris en compte en tant qu’évidente déformation du point de vue. Avec une curieuse et satisfaisante absence de l’auteur, impossible par exemple de ne pas décrire Rimbaud sans évoquer la découverte, en 2009, d’une photo de lui, devant un hôtel, à Aden. Impossible de ne pas revenir sur la construction mensongère (même si l’auteur semble lui apporter une certaine sympathie) sans évoquer le Rimbaud le fils de Pierre Michon. Le roman devient le seul à même d’approcher l’obscurité d’une personne. Sans insistance, Thierry Beinstingel décrit son approche de la reconstitution comme la possibilité de dresser une histoire spéculative :

« Honorer, c’est figer et c’est toujours trahir. Ça commence par les difficultés de la représentation, l’infidélité des arts, mieux vaut l’abstrait, la fiction ou le roman pour imaginer et rendre. »

Néanmoins une certaine froideur dans le traitement des personnages. Une façon de rester à l’extérieur. Une vie à la troisième personne, sans s’arrêter sur soi comme, peut-être on le faisait à l’époque. Une vie sans extraordinaire mais avec persévérance admirable. Dans des phrases plus sèches, je retrouve le Michon des Vies minusculesL’attention au détail, l’attachement à ses existences dont il ne reste rien. Un royaume des ombres évoqué aussi dans La belle écriture.

 Le plus réussi dans ce roman reste la façon de rendre les hantises de son personnage. Bien sûr, le lecteur est d’abord déboussolé par un Rimbaud devenu sage bourgeois, courant derrière le profit et une exploitation humaine dont il n’a aucune conscience. Plus tard sa fille propose une explication crédible de l’inconnu que lui est resté son père : à l’image de touteh sa vie, Rimbaud s’entête dans une occupation de tous les instants pour  ne pas voir poindre la folie.

L’ombre de l’ami Djami. Rimbaud ou la réminiscence. À demi-mots, Thierry Beinstingel donne corps aux obsessions du poète. Un ami dont on ne sait pas grand-chose, laissé en Abyssinie revient interroger son mode de vie. L’hypothèse d’une vie rangée, avec enfant et famille, devient crédible. Rimbaud, de retour au pays, voulait réaliser son rêve africain. Par touches discrètes, l’inconfort de cette vie en fuite est rendue. C’est l’envahissement de sentences poétiques, la sensation que tout a déjà été écrit, dans une autre vie. Une façon fluide d’introduire des bribes de poèmes : les seuls éléments tangibles pour jauger l’existence de Rimbaud.

La fin du roman, que l’on sent venir, m’a d’abord semblé une forme de facilité. Je me suis même demandé si le recours à la première guerre mondiale ne devenait pas un recours contemporain pour clore une histoire. Markus Malte dans Le garçon le faisait avec maestria. Heureusement, Beinstingel trouve sa voix : la guerre devient une façon d’évoquer l’échec poétique qui, en dehors des singeries du monde littéraire, reste sans doute le seul fantôme rimbaldien.

Peu à peu, le nouveau Rimbaud vit des situations déjà pressenties dans ses Illuminations. Celle par exemple de l’automobile m’a semblé crédible.Un soldat mort à son pied lui rappelle bien sûr « Le dormeur du val ». La raison de son silence, cette incapacité à saisir l’instant de basculement décisif, celui du trépas. Rimbaud ne saurait cesse de fixer des vertiges.

Thierry Beinstingel invente alors un ultime avatar. Rimbaud redevient poète du dénuement, il griffonne ce qui aurait pû être son œuvre la plus définitive. Il la laisse se perdre afin de revenir en Afrique : le seul endroit où il fut poète et fuyard. Le roman ne tranche pas. Il se moque d’une façon bienvenue de tous ces acharnés de explication, avec plus de tendresse de ceux qui, de génération en génération, reconduise le mythe Rimbaud.

Nous renvoyons les lecteurs curieux au site de l’auteur. Un site plein d’étonnements et de contenus qui mérite le détour.

 

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