Inishowen Joseph O’Connor

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O’Connor est un écrivain dont j’avais déjà apprécié Desperado et À l’irlandaise. Dans Inishowen, le lecteur retrouve un univers, une écriture point trop marquée mais d’une construction sensible. Il semble inutile d’en résumer l’intrigue. Insistons plutôt sur la capacité d’O’Connor a distillé une ambiance, une subtilité pour décrire la noirceur profonde et ordinaire à laquelle font face l’intégralité de ses personnages. 

Par un hasard du calendrier, ma lecture coïncide exactement avec le récit, jour par jour, de la dernière semaine de 1994. Peu ou prou à la même époque quEureka Street mais de l’autre côté de la frontière, je retrouve mon goût voyeuriste pour l’Irlande.

Ne pas s’astreindre à offrir un résumé de ce roman permet également de déjouer l’accès de noirceur où, au premier regard, évolue ce roman. Un flic endeuillé rencontre une cancéreuse en rupture de bans et en quête de sa mère biologique. L’argumentaire est digne des pires mélos. Aucune tristesse, pas l’ombre d’une sentimentalité, fort peu de passages obligés d’une émotion contenue. Excepté peut-être le recours un peu poussif au personnage farcesque de Dick Spiggot dont le contre-point humoristique m’a semblé introduire une rupture de ton dispensable.

La noirceur est un masque. Elle fonctionne à la manière dont O’Connor joue des codes du roman policier. Ce type d’emprunt peu confiné à une certaine froideur, voire une forme de mépris pour un dénouement auquel il faut se résoudre. Ce roman s’y laisse un peu prendre. Martin Aitken est poursuivi par une fantomatique mafia irlandaise, par un témoin dont il a tailladé le blouson. L’intrigue, qui entrecoupe le point de vue de différents personnages, nous apprendra plus tard la raison de ce geste de vengeance. O’Connor s’amuse de la fausseté du suspens qu’il introduit lui-même.

Son dénouement n’instaure aucunement cette tranquillité à laquelle aspire les mauvais romans policiers. Le flic est un instant kidnappé, celle qui devient sa mythomane compagne renonce à se suicider à la pointe qui donne titre au roman. Les personnages sont livrés à leur incertitude. La vie continue dans son tragique quotidien, plat et insignifiant ou tout au moins sans grande exemplarité. O’Connor excelle dans le portrait d’homme en crise. Il donne un visage à notre pitoyable pauvreté que ce soit par le comportement chaotique d’Aitken ou par celui, prévisible mais animée par une angoisse progressivement révélée, de Milton Amery.

Joseph O’Connor peut sembler ne pas explorer jusqu’au bout les pistes qu’il ouvre. Il ne se livre pourtant pas à corps perdu à une esthétique de l’inachèvement. À aucun moment, il ne se réfugie dans une incapacité à témoigner. Pas le plus petit filtre entre lui et une réalité aussi irrémissible que la perte d’un enfant ou le conflit irlandais. D’une façon assez similaire à Eureka Street, l’auteur se moque des leçons de morales qu’un spectateur extérieur pourrait aisément tirer de cette guerre dont il ne comprend qu’un aspect parcellaire.

Sans insistante, O’Connor nous livre pourtant une réflexion sur une construction d’une identité collective à laquelle se livre le roman. Par sa partie américaine plutôt réussie, sans doute par une absence d’insistance sur les marqueurs d’époque, le romancier nous livre le visage d’un pays hanté par ses morts, parasité par sa mémoire, par son aptitude séculaire aux luttes intestines.

Loin de toutes démonstrations, le roman fonctionne : chacun des personnages est campé dans sa cohérence, le changement de point de vue offre une variation intéressante et ne ménage aucun suspens gratuit. Le lecteur découvre donc une véritable cohérence dans l’univers d’O’Connor dont il souhaite découvrir de nouvelles incarnations.

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