Ripley Bogle Robert McLiam Wilson

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Horreurs, humour, amours. Ripley Bogle, premier roman  de McLiam Wilson, est une expérimentation de l’errance, d’une pauvreté contemplative et pittoresque et surtout d’une écriture pleine de fantaisies. Certes au service d’une très sombre satire.

J’aime la continuité devinée à la lecture de plusieurs romans du même auteur. Surtout quand elle nourrit l’illusion de remonter le temps. Dans le personnage éponyme de Ripley Bogle nous retrouvons, avec un décalage subtil (sans doute celui de l’enthousiasme juvénile qui au fond est le sujet de Ripley Bogle), le narrateur d’Eureka Street. Des retrouvailles un peu décalées donc car si le narrateur d’Eureka Street se prémunissait d’études à Londres, en grande partie réduite à une expérience de la dèche, Ripley ressemble aussi à une silhouette de pochard du deuxième roman de McLiam Wilson.

Cohérence de l’univers romanesque donc. Sans doute par une sensibilité. Dans ce premier roman, elle est très écrite. La traduction nous rend les rimes internes et autres allitérations de cette prose poétique. Le fantôme de Léopold Bloom est bien sûr une présence tutélaire. Avec le même goût de la trivialité, McLiam Wilson tente une odyssée qui, contrairement à celle de Joyce, se passe en grande partie à Belfast.

Ripley Bogle est un vagabond littéraire, une présence textuelle infusé d’Orwel et de Dickens mais aussi de Sterne. Un spectateur qui mime le point de vue de l’artiste. Dans son errance désœuvrée, il se laisse parasiter par sa mémoire. Mais l’auteur, empli de ces modèles grandioses, évite de faire de ces remémoration une explication de la « déchéance » de son héros. La mort de son ami, la fausse couche de sa prétendue platonique maîtresse, selon lui, n’expliquent rien. Une certaine rudesse, une façon de ne jamais sombrer dans la mièvrerie qui m’évoque Inishowen

Au pire, nous sommes une blague ; au mieux, une litote

Voilà pour l’humour. Au fil du roman, de la faim qui s’accroît et de la souffrance qui le contraint à se plonger, il devient une farce énorme. Une défense de plus en plus hasardeuse contre l’émotion à laquelle Ripley Bogle se soustrait systématiquement. Au point d’en immiscer le tenace soupçon chez le lecteur.

Roman de la démesure, de la jeunesse et du picaresque. La seule initiation que rencontre son personnage est d’accepter ses mensonges. En ce moment, mes lectures se confrontent assez régulièrement au soliloque d’un narrateur peu fiable chez Burnside ou chez Coetze mais aussi chez Doctorow. Mc Liam Wilson n’insiste jamais sur l’horreur, sur son déterminisme à nous plonger dans les conduites les plus stupides comme le sera le lent naufrage de Ripley.

Le mensonge devient alors une manière de trahir les attentes du lecteur. Bien sûr, celui-ci considère comme un passage obligé une belle histoire d’amour emplie de lyrisme et de rédemption. Raté, c’est un délire d’ivrogne. La fanfaronnade et la fausse pudeur dévoile une blessure pour laquelle la littérature demeure une insuffisante suture.

Avec cette reconnaissance autobiographique poursuivie dans Eureka Street, un des passages très réussi de ce roman non dénué de défauts est l’évocation de Cambridge. Qu’importe au fond si l’auteur a lui-même fait un séjour dans cette prestigieuse université. Avec un esprit résolument socialiste, moqueur mais sans amertume, Mc Liam Wilson dépeint la fabrique des élites. À la lumière de ce que nous savons traitait du même sujet. L’intrus qui sert à valider tout le système. En tant qu’irlandais du nord, soit jamais anglais ni véritablement irlandais (voir à ce propos la belle scène enfantine où l’identité se réduit à une dénomination), Bogle peine non pas à s’intégrer mais à rentrer dans cette froideur avec laquelle, selon l’auteur, les anglais envisagent le genre humain. Une certaine incapacité à envisager la violence de sa singularité. Toute la finesse de ce roman est alors de suggérer que la lucidité dont fait preuve son narrateur est une autre forme de mensonge.

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