Dans la tête d’Andrew D.L Doctorow

Ultime roman de D.L Doctorow, Dans la tête d’Andrew nous livre le monologue d’un homme empli de mensonges et de souffrances. Avec une densité d’une maîtrise admirable, Doctorow pénètre les rouages d’un cerveau en demande d’attention. Une folie dans laquelle, au quotidien, nous refusons de nous reconnaître. Un auteur à découvrir.

Pour un romancier, rendre la confusion n’est pas une tâche aisée. Surtout quand, comme dans ce roman, il parvient à nous donner à voir un « fou sacré ». La difficulté, me semble-t-il, est de s’extraire de la linéarité sans plonger dans une construction abstraite, trop éclatée pour ne pas paraître gratuite. Il me semble que dans Homer & Langley Doctorow y parvient avec plus de simplicité.

Au fond du transfert censé régné entre un psy et son patient, Doctorow gomme tous les repères temporels. L’action semble se dérouler non pas simultanément mais conformément aux déclencheurs imaginaires qu’assigne Andrew à son comportement déréglé. D’une façon admirable, toutes les actions s’enchâssent dans un autre récit, dans une structure narrative qui préexiste et qui seule permet une représentation du monde. Une folie, bien trop rationnelle, qui se trouve aussi dans À la lumière de ce que nous savons ou, avec un vrai questionnement sur l’identité du narrateur, dans Au cœur de ce pays

Doctorow comme Haider Rahman fonde son récit sur un discours d’accompagnement. Un peu facile de distinguer une tendance de la littérature contemporaine à intégrer à son propos les avancés de la science. Ici celles cognitives. Après tout, Balzac  se fondait sur la physiognomonie et Zola sur l’eugénisme.

Pour Doctorow, les sciences cognitives placent le cerveau dans une inquiétante autonomie. Une indifférence immorale dont se targue Andrew. Pourtant, pour lui, l’étude empirique ne parvient pas à palier la perte de réalité. Les sciences cognitives abordent des thèmes proches de ceux des romanciers en quittant une psychologie trop platement déterministe. Pour le narrateur qui tente de justifier son comportement de plus en plus honteux, le cerveau prendrait des décisions indépendantes, pleine d’intuition et de coïncidences. Tout au moins dans un discours rétrospectif.

Cette plongé dans le cerveau d’Andrew interroge l’existence d’un cerveau reptilien qui, d’un point de vue contemporain, passerait par un décryptage de l’ADN où se trouverait, qui sait, d’infimes génomes de nos vies intérieurs. Le roman creuse aussi l’hypothèse d’une intelligence collective. Andrew parviendrait presque à nous convaincre qu’il n’existe pas. Doctorow atteint ainsi le dénouement de toutes histoires spéculatives que déroule tout bon roman.

Des hypothèses très interprétatives. Passablement plaisantes mais qui concourent à rendre le narrateur peu sympathique. Un prof de fac qui après avoir tué son bébé se marie avec l’une de ses étudiantes. L’histoire est classique comme un passage obligé. Doctorow s’en moque. Le lecteur y devine une auto justification ne valant pas mieux que les anecdotes par lesquels Andrew, avec une dépersonnalisation à la troisième personne très réussie (voir l’intrusion entre crochets de {Je réfléchis} si difficile à situer), attire l’attention d’un pseudo-psy lassé.

Ce sont les sciences cognitives ?

Pas vraiment. Ça ressemble plus à de la souffrance.

Rapidement, le lecteur comprend que ces sciences cognitives, les expériences qu’Andrew prétend vouloir mener à bien, les cours assez flous qu’il dispense, ne sont que digressions. Une logique emballée mais parfaitement rationnelle. Celle des histoires spéculatives, de la perpétuelle tentation d’être un autre. Impossible de savoir véritablement où se trouve Andrew et son psy. Le cabinet anodin est-il une prison seulement dans l’imaginaire déréglé du patient ? Les anecdotes romanesques contés par Andrew finissent par révéler une souffrance véritable. Une histoire horrible pleine de deuil, de perte, de renoncements et de maladresse provocatrices dont le personnage s’échappe précisément par ce recours aux sciences cognitives. Ripley Bogle n’attendait pas autre chose. Son attente d’une conscience supérieure est celle que parvient à donner à entendre Doctorow. la littérature serait alors cette voix dépassant le personnel, surplombant l’individu dont il n’est qu’une infime partie.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur cet auteur singulier, venez lire ma note sur Homer & Langley.

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