La belle écriture Raphael Chirbes

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La dédicace de ce court roman suffit à en dépeindre l’atmosphère : « À mes ombres» . Chirbes est une voix singulière, sans doute trop discrète et méconnue. La belle écriture revient avec une grande délicatesse sur les déchirures fratricides de la guerre civile.

Le dernier roman de Chirbes, Sur le rivage m’a semblé faire assaut de noirceur. Avec une pudeur imbécile, sa façon d’évoquer la crise et la pauvreté subie en Espagne, de revenir sans fard sur l’indigence, la mesquinerie, avait entravé ma lecture.

Dans La belle écriture, une vieille femme tente de transmettre ses souvenirs à son fis. Un monologue à la réception incertaine. Il en reste seulement des ombres. Des draps monogrammés pourrissant dans un vieux placard après avoir été donnée. Ultime trace d’une nuit de noce, d’un mariage dont subsiste seulement des photos ratées. Emblème de cette nostalgie qui imprègne tous les livres de Chirbes.

Au fond cette nostalgie me dérange. À l’image, pour d’autres motifs, de celle d’un retour au pays natal. Depuis les soldats suisses, c’est entendu, c’est le sens premier du mot. Un sentiment dont je me défends peut-être pour, vainement, lutter contre son prévisible envahissement. Après tout, impossible de ne pas agréer ce genre de phrases :

Ils ont été ma vie. Les gens que j’ai aimés. Chacune de leurs absences m’a remplie de souffrance et m’a enlevé l’envie de vivre.

Réalité insoutenable qu’aborde la littérature. Dialogue avec les morts et l’absence. Un biais, drôle ou fou ne me semble pourtant pas superflu. La pureté de la langue, son dépouillement sans esbroufe, joue probablement dans ce livre ce rôle. La construction romanesque complexe également. Elle doit, elle aussi, rendre l’absence de logique, l’effacement insensible de repères crus immuables.

Chirbes impose le pessimisme de sa conception du monde. Il passe alors pour une forme de lucidité sans fard. Sans grande originalité, je me demande si ce n’est pas une autre forme d’aveuglement. Au fond de la mélancolie, il s’agit de croire possible de les comprendre trop tard. Saisir enfin les motifs de la peur avant qu’elle ne soit pas remplacé par le soupçon.

 Au contact de la guerre, la peur se révèle sans beauté. Il en reste seulement des terreurs pragmatiques : la peur des rats et la saleté de la mort. La leçon n’en est que plus brutale : « La certitude de la mort les guérissait de la peur.» Constat sans appel rattrapé, peut-être, seulement par l’atmosphère ainsi évoquée. La guerre civile espagnole s’illustre par l’attente de ses morts sans sépulture. Le combat horrible et intime, à l’arrière du front, à supporter les conséquences des mâles forfanteries. Le pire est que Chirbes dépeint ces instants terribles comme ceux d’une joie dont chaque protagoniste gardera le souvenir ému. Entretenu au moins avec une nostalgie résignée. Une excuse à cette terrible rancune qui fait paraître la peur préférable.

La lutte intime devient alors fraternelle. Ici Chirbes reprend une trame qu’il redéploya, enrichie et inscrite dans le contemporain dans Sur le rivage. Passage obligé pour la littérature espagnole de traiter des conséquences de sa guerre civile. Souvenir de la façon dont Ben Lerner, dans Au départ d’Atocha, en parodiait finement le tropisme.

« La belle écriture, c’est le déguisement des mensonges. » Chirbes rend avec une belle simplicité l’existence des vies minuscules. Cette indifférence lasse et opiniâtre venue de la misère. Son écriture à cette densité triste et sans secours que nous retrouvons dans Vie prolongée d’Arthur Rimbaud.

La beauté de l’écriture tient alors à cette intrigue intemporelle. Une tragédie des familles. Le frère revient hanté de ses années de prisons. Ses escapades fragilisent le bonheur simple du couple de la narratrice. Une attraction à peine esquissée. Puis le frère, Antonio, tombe amoureux. De la mauvaise personne. Le voilà entraîné dans l’ambition, le reniement de ses origines.

Dit ainsi, il se dégagerait de La belle écriture une morale d’un conservatisme douteux. Certes, Chirbes revient sur ce passé mais avec cette obstination nécessaire à l’animer. Sa nostalgie est sans regret. Sans doute par sa façon de s’ancrer dans l’ordinaire des tragédies humaines. Sans doute ce que parvient également à faire, malgré les outrances apparentes de son intrigue, Victor del Arbol dans La veille de presque tout.Il semble néanmoins que Rafael Chirbes parvienne à rendre compte de ce dénuement ayant marqué l’histoire espagnole. Un éloignement pauvre si bien rendu par Juan Benet.

La belle écriture est un livre à la beauté vénéneuse pour employer un cliché d’un romantisme débile. Parler d’un écrivain méconnu, facile d’accès mais déroutant par son pessimisme foncier, sans doute, ne m’attirera pas une foule de lecteurs impavides. Tant mieux peut-être. Obligation alors de continuer mon interrogation sur la résonance d’une parole mise en réseau.

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