Amour, Colère et Folie Marie Vieux-Chauvet

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Amour, Colère est Folie est un roman d’une sombre beauté. Au fil de trois récits en huis-clos, Marie Vieux-Chauvet nous livre le portrait implacable de la dictature et de toutes les compromissions et autres hypocrisies qui la rendent possible.

Le roman s’organise sur une progression de la colère et de la folie des hommes. Marie Vieux-Chauvet se sert d’une dénonciation toujours sous le prisme de l’humanité de ses personnages. Avec une grande empathie, elle donnent à entendre des voix solitaires, enfermés en eux-mêmes et pourtant spectateur privilégiés, si ce n’est prophétique comme dans le dernier et très fort récits, de l’horreur de ce vécu à la fois prosaïque et parfaitement tragique.

Amour, le premier récit met en place le motif : le prisme de l’enfermement familial est le plus à même de rendre l’insidieuse installation de la dictature. Au-delà, Vieux-Chauvet nous offre un beau portrait de femme et une fine réflexion sur la narration. Au fond de sa folie douce, la narratrice, Claire Clamont a de telles illuminations :

Les refoulés ont cela de commun  qu’ils exagèrent l’importance de ce qu’ils refusent.

Un certain lien avec la vielle fille d’Au cœur de ce pays. La forme est ici bien plus claire. Le journal de Claire Clarmont se présente comme tel mais il retrouve la fragmentation. Une belle absence de solution de continuité.

Avec un peu plus de hargne, description de la frustration, d’une méconnaissance de la sexualité qui laisse en espérer des révélations de soi. Sans doute un  état dans lequel doit nous placer la littérature : une confiance désabusé dans les révélations qu’elle pourrait nous faire.

Le drame se met en place. Il permet d’assister à la compromission face à la tyrannie. Un pouvoir local, personnaliser qui nous donne une représentation exacte de la dictature. Une façon d’échapper à l’illusion que les personnages de romans devraient avoir une exacte conscience de la portée historique des événements au moment où ils sont en train de les vivre. L’auteur aime alors les placer au cœur des événements. Comme si nous ne les vivions pas en marge, de loin, au fin fond d’une province. Peu d’inscription historique. Le lecteur est alors frappé par le peu de changement :

Quant aux mendiants, les cyclones en sont seuls responsables, n’est-ce pas ?

Comme si l’abattage intensif des arbres, aux profits d’entreprises américaines, n’accroissait pas le risque des ouragans. Une autre barrière qui tombe.

Un narrateur donc exemplaire car agité par le désir de vivre par procuration. Le lecteur, impénitent voyeur, se coule alors aisément dans son regard. Le lecteur de ce roman est à près tout celui qui peut s’écrier : « Quelle volupté de s’enfoncer dans le rêve pour vivre sa vie pour soi seul !» Dans tout son roman, Marie Vieux-Chauvet interroge la solitude de celui qui raconte, de celui qui est déclassé, du mulâtre que sont deux des protagonistes de ses trois récits. Cette solitude, un peu folle et enfermée dans sa logique déréglée ouvre à de belles questions sur la société où qu’elle se situe.

J’ai découvert dans l’horreur de la solitude que la société ne mérite pas qu’on lui sacrifie un étron.

Des remarques assez fines sur le retour sur le passé. Claire Clamont revient sur ses relations avec son père et ses manières de parader dans une pratique du vaudou qui sert de cohésion sociale. Son père qui la destine à reprendre le domaine avant de le dilapider dans de vagues ambitions politiques.

Une façon parfaite de rendre la mesquinerie villageoise dans laquelle la narratrice se trouve enfermée. L’horreur de la dictature tient à ses dénonciations intimes, à une adaptation pleine de regrets en privé et pleine d’actes publics parfaitement putassiers. Dans le premier volume, Amour, la langue est encore limpide, la folie douce. Elle rend avec d’autant plus d’acuité la révolte de Marie Vieux-Chauvet.

C’est d’ailleurs le fil conducteur de ce roman composé de trois récits distincts mais aucunement disparate. Une révolte qui n’est jamais glorifiée et dont l’impuissance est crûment mise en lumière.

La sentimentalité mène le monde. Les cyniques jurent le contraire mais s’y laissent prendre, un beau jour. Tous nous sommes à la recherche de ce « grain de sable » capable de nous réconcilier avec nous-mêmes.

Tout le talent de l’auteur s’exprime dans ce type de citations. Extrait d’un monologue intérieur dont jamais elle n’atténue le désespoir sans issu. D’ailleurs, le second récit, Colère, me paraît prendre son envol quand elle alterne les monologues intérieurs plutôt que d’adopter un point de vue extérieur.

Un peu déboussolé au début par l’absence de lien entre les récits. Surtout qu’ils se finissent au bord de la conclusion meurtrière que fantasme leur protagoniste. Pourtant, le lecteur saisit ensuite la continuité de l’installation de la dictature. Jamais nommée,  elle se pare d’universelle. Dans Colère, chacun espère rejoindre ces « hommes en noirs », ces tontons-macoutes comme ils ne sont pas appelés.

Le récit se centre à nouveau sur une famille. Le père qui fuit, dans les bras de sa maîtresse, sa honte de ne pouvoir agir, la mère qui sombre dans la promesse d’un alcoolisme héréditaire, le fils qui se tait et souffre, la fille qui se prostitue. Dit ainsi, le tableau paraît chargé. Il n’en est rien. Justement par une dénonciation qui ne se fixe pas une cible facile.

Sans commisération, la science des solutions désespérées. Telle est la sombre beauté de ce livre. Claire Clamont qui envisage de tuer sa sœur, de se tuer et qui finit par tuer le minable exécuteur de basses-œuvres, le grand-père qui fantasme une vengeance zombi avec son petit-fils indigne. L’humanité n’a peut-être rien d’autre a espérer.

Le troisième récit, plus bref et resserré vient alors en point d’orgue. Folie est le récit d’une semaine passé par trois poètes à boire et à s’enfermer dans des visions prophétiques des diables. Au passage Marie Vieux-Chauvet livre une très fine caricature de la poésie, pleine d’attachement pour son inutilité foncière, de sympathie pour ses poses que ne renierait pas le héros d’Au départ d’Atocha. La grande idée de ce récit aucunement conclusif est de montrer que ces poètes peuvent avoir raison de sortir, ivres morts, pour lancer des bombes incendiaires improvisées. Un pressentiment de la menace qu’autrui se refuse à voir.

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3 thoughts on “Amour, Colère et Folie Marie Vieux-Chauvet

  1. « Les refoulés ont cela de commun qu’ils exagèrent l’importance de ce qu’ils refusent. »
    Je suis très attaché au sens de cette phrase, qui définit le problème du névrosé en particulier qui s’accroche à ce qu’il veut défaire de lui, du moins le fait-il croire.
    Merci.

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    1. Tu as raison. C’est toute la finesse de ce roman : placer cette phrase dans la bouche d’un personnage aux névroses de plus en plus envahissante. Le roman propose une très belle question sur la lucidité que l’on peut avoir sur soi.

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  2. Je ne sais pas si c’est ta faute parce que ton article donne vraiment envie, mais j’espère bien croiser ce livre en librairie un jour. Tout ça a l’air d’être traité de façon très intéressante et au-delà de ta chronique, j’ai bien envie d’essayer aussi parce que je sens que c’est assez profond.

    Merci pour cet article.

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