Dans le dos noir du temps Javier Marias

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Dans le dos noir du temps est une nouvelle variation de Marías sur l’envers du temps, sa perte, son entremêlement entre fiction et réalité. Le romancier espagnol interroge davantage que les conséquences de son dernier roman, L’homme d’Oxford, la postérité très incertaine de toute vie écrite.

Tous les romans de Marías traitent du même sujet : la déformation de notre perception de la réalité par le langage. Livre à près livre, il sait en varier les interprétations et leur donner une profondeur souvent ironique. Au centre de ce motif se trouve la trilogie Ton visage demain. À mon sens son chef d’œuvre.

Dans le dos noir du temps n’explore, pour une fois, aucune situation romanesque. Il traite uniquement de la déformation introduite par un récit sur les vivants, des conséquences de l’effacement entre la réalité et sa mise en récit. Marías l’affirme, nous évoluons tous au sens de cette ambiguïté. Difficile de ne pas lui donner raison.

Ce roman s’inscrit dans la suite narrative du Roman d’Oxford. Avec une grande distanciation, une belle aisance intellectuelle du milieu toujours un poil trop feutré où se déroule l’intégralité des romans de Marias, l’auteur feint de traiter la réception réelle de son précédent livre. Il s’attarde alors sur la réaction de tout ceux qui ont voulu y être. Pour que leur mémoire ne s’arrête pas avec eux. Ce livre est aussi un hommage, aussi ironique que sont ses livres, à Juan Benet. Un grand écrivain à découvrir absolument.

Tous les romans de Javier Marías sont empreints de cette belle gravité : à leur centre aveugle est une réflexion patiente sur la mort. Un des véritables enjeux de ce livre devient alors de prouver ce que l’on n’a pas fait. Allusion discrète sur le passé traumatique de l’Espagne. Le père du narrateur aurait été accusé après la victoire du franquisme d’acte terroriste. Son fils se retrouve dans la même situation : devoir prouver qu’il n’a pas entretenu une relation extra-conjugale avec une professeur qui en tire une certaine fierté. Si ce type de réflexion ne vous intrigue ou vous amuse ne lisez pas du Marías.

Sinon, vous retrouverez avec amusement sa construction d’intrigue qui repose sur l’espace entre les sensations et les mots révélé par des termes qui n’existent qu’en anglais ou en espagnol.

Admettons que le point de départ de Dans le dos noir du temps est un peu maigre et étiré au point de légèrement agacé le lecteur. Ou peut-être est-ce moi qui ait du mal à supporter l’auto-citation. Impression de se faire voler. Marías s’attarde un peu trop sur les conséquences du Roman d’Oxford. Une façon d’en exhiber le succès qui, pour approcher le cœur du livre, nous échappait jusqu’alors. Le narrateur (qui bien sûr n’est pas Marías) aurait pu avoir l’élégance de truquer ses propres citations, d’y introduire ce joli biais qu’est la vision propre de cet auteur singulier.

Quand il en vient à parler d’autre écrivains, Dans le dos noir du temps trouve à mon sens tout son attrait magnétique. Une seule phrase décrit la longue réflexion de Marias : « Il serait si facile que rien n’existe.» La pertinence de ses spéculations sur la postérité, sur la mémoire qui de nous pourrait survivre occupe dès lors le centre de l’intrigue :

Personne ne serait né, la belle affaire. Personne ne serait jamais mort non plus et il n’y aurait aucun de ses contes qu’on raconte sans cesse, pleins d’horreurs et de hasards et d’affronts, et de saluts provisoires et de condamnations définitives.

Javier Marías écrit un roman de l’adieu. La littérature comme ce qui reste quand il ne reste plus rien d’autre. Antienne entendue. Plus intéressant que de savoir comment tel ou tel personnage à réagit (ces réactions sont d’ailleurs, espérons-le, plus ou moins inventer) est d’exhiber la façon dont chacun guette une forme de survie dans la mention de son nom.

Un adieu de Marías au monde universitaire dont il est profondément marqué. Il en dénonce ce fait : la renommé scientifique d’un prof tient aux nombre de fois où son nom est mentionné. Alors, pour imposer sa postérité, Marias part en quête de ces voix qui se sont tues, ses vies écrites qu’il réinvente :

Sans les livres, ce serait presque comme si aucun de ces noms n’avait jamais existé ; sans les libraires qui sans cesse récupèrent  et mettent en circulation et revendent les silencieuses et patientes voix qui cependant refuse de se taire à tout jamais et tout à fait, des voix infatigables parce qu’elles ne pâtissent pas de l’effort d’émettre un son et de se faire entendre, des voix muettes et résistantes comme celle qui maintenant remplit ces pages jour après jour tout au long de nombreuses heures où personne n’a de mes nouvelles ni ne me voit ni ne m’épie, et c’est comme si je n’étais pas né.

Notons, au passage, que ce sera d’ailleurs une remarque, censée avoir trouvé son ancrage dans la « vraie vie » qui lui fournira le motif de Ton visage demain : Toby Ryland y revient comme personnage secondaire sans doute parce qu’à la lecture du Roman d’Oxford il s’est récriminé contre l’évocation de son passé d’espion. Pour Marías, un roman d’espionnage naît de ce type de coïncidence.

Une partie, peut-être pas la plus passionnante, retrace la généalogie de Marías. Les lecteurs familiers de son œuvre seront surpris de voir y surgir le nom de Custardoy, l’opposant de beaucoup de ses romans.

Trouver dans ces lignes, comme le disait Éluard, la signature de ce que l’on est. Ici un écho à mes pauvres questionnement sur la survie solitaire et statistique de cette voix perdue au sein de l’oublieux réseau. Dans L’île du point Némo, j’en retrouve une vision un peu plus positive mais son absence de contamination par la mélancolie en accroît l’irréalité. Cette profonde mélancolie qui se retrouve dans Adieu mon livre de Ôé est celle, me semble-t-il qui permet de donner une réalité aux doublures fantomatiques poursuivi dans le dos noir du temps.

Pour ancrer ce récit plein de pièges et de saveurs, employer un vocabulaire ironique : les faits alternatifs qui infestent, ces jours-ci, le bruit journalistique. Marías qui se cache de plus en plus derrière un narrateur fantomatique, trop occupé de ses morts, doit sans doute écouter ces variations entre le discours et la réalité dont il est censé attester avec délectation.

Un livre dédiée à la mémoire des morts de l’auteur avec délicatesse et description. Un dessin de Rubens dont sa mère aime la main ; un portrait de son « frère de l’ombre », mort à trois ans et dont lui seul garde une mémoire imparfaite. Sans doute est-ce là toute la valeur testimoniale dont, avec lucidité, Marías charge la postérité de sa prose. Il ne m’appartient pas de me prononcer sur la vérité de ce frère, pas plus que de l’enfant qu’il prétend avoir à la fin de L’homme d’Oxford et dont l’existence putative le poursuit. Il ne s’agit aucunement d’un deuil pesant. Juste d’un autre point d’attaque de cette phrase qui construit le livre par sa répétition : « je ne serais pas né, la belle affaire. » Sans doute est-cela l’envers du temps dans laquelle chaque livre de ce romancier se situe. Ce que j’appelle une hypothèse mélancolique : le regret pour ce qui ne s’est pas passé. Ou, comme il le développe dans Si rude soit le début, le pire que ne tarde pas à nous être la duperie de notre propre passé.

Il se dégage de ce livre une mélancolie qui m’évoque, pas seulement pour l’insertion de photos censées prouver une réalité trompeuse, celle de Sebald. Sans doute parce que ces deux auteurs ont adopté la culture anglaise. Une sorte d’élégance discrète et désespérée. J’avais d’ailleurs distingué un timide hommage à ces deux hommes dans Au départ d’Atocha. Il me semble d’ailleurs que le narrateur du roman de Lerner fait implicitement référence à Marías quand il parle, sans rien  en connaître, des auteurs majeurs sur la guerre civile espagnole. J’aime en tout cas cette idée du document comme trompe l’œil.

Aucunement une solution par l’image. L’illustration est toujours magnifiquement piégeuse. Le fil du récit tient à multiples évocations de personnages borgnes. Marías lui même aurait subit une faiblesse enfantine de l’un de ses yeux.  Le regard littéraire serait un œil mort. Les différentes pièces apportées au dossier sont sans doute un clin d’œil.

Dans le dos noir du temps explore alors surtout l’œil aveugle de l’histoire. Sans rien révéler d’une intrigue plutôt chaotique, le fil du récit tient à un œil borgne d’où vient la mort. Marías aime à inventer des vies écrites, pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages. À la suite du romancier anglais très oublié évoqué dans Le roman d’Oxford, le narrateur de ce roman part en quête d’un autre écrivain, mort à Mexico d’une balle dans son œil aveugle. L’expression le dos noir du temps exprime alors le motif que creuse tous les livres de Marías : parvenir, entre fiction et réalité, à rendre compte de cet envers du temps, des existences à peine croisées mais dont, pourtant, une présence obsédante hante.

 Si cet article vous a plu, n’hésiter pas consulter celui sur Si rude soit le début ou Marias se livre véritablement à l’exercice romanesque et on au déguisement d’une mise en fiction de lui-même.

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3 commentaires sur « Dans le dos noir du temps Javier Marias »

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