La huitième vie Nino Haratischwill

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Dans cette grande fresque, Nino Haratischwill prend en charge bien davantage que l’histoire de son pays, la Géorgie. Elle interroge surtout le prix de la beauté et le châtiment du réconfort. La huitième vie offre une réflexion variée sur la façon dont, peut-être, chacun provoque son destin ou se soumet à ce tragique au centre de tout grand roman. Un livre plein de fantômes, de regrets, de passion à l’ombre d’une histoire soviétique qui leur rend toute leur grandeur.

La partition de l’oubli. Sous-titrer ainsi un prologue me plaît. Surtout pour souligner la pluralité des départs d’où s’élancent nos existences. Surtout quand le début est plein de regrets, des larmes versées sur une confiance toujours enfuie dans les mots, dans l’amour dont on espère un contact à un soi sans haine.

D’emblée une interrogation sur le langage, sur la possibilité de dénomination contenue dans nos noms, sur la capacité à aider autrui à écrire son histoire. Je reconnais alors une variante de ce que je distingue comme hypothèse mélancolique : une façon de reprendre l’histoire de tout un chacun, d’y disparaître et de s’y confier, d’exister dans son devenir. « Sois tout ce que nous n’avons été et ce que nous n’avons pas été.» Une certaine légèreté dans ce qui pourrait paraître une pétition de principe.

Une belle façon, dans des injonctions paradoxales censées résumer le caractère nationale, de la détestation éperdue de l’exil. Une invention de sa patrie qui donne un visage intrigant et historique de la Géorgie.

J’étais à cette époque en passe de devenir une figure tragique sans que personne le remarque vraiment tant j’étais devenue maîtresse dans l’art de simuler.

Pour construire son récit, l’auteure emploie la belle métaphore d’Henry James de l’image dans le tapis. La huitième vie entremêle des générations, des filiations imaginaires, des liens d’amitiés qui deviennent amoureuses détestations et qui tressent le fil du récit. Un peu dommage que ce motif ne se dote pas de davantage d’évidence visuelle jusqu’à devenir une solution de l’image.

Impression parfois que le roman échappe au mélodrame seulement par son ampleur. Pour éviter de dresser un résumé de l’intrigue notons le ressort scénaristique sur lequel elle semble d’abord reposer. Le patriarche de ce roman familial lègue à sa fille Stasia la recette d’un chocolat chaud trop miraculeux pour n’être pas dangereux.

Au début, l’idée fait sourire dans son aspect rocambolesque. Heureusement que sa mise en scène se dissipe au profit d’une idée bien plus riche : celle du tragique et donc du désir de punition ressentie par ses personnages en majorité féminins.

À la lecture de ce roman, je me suis d’ailleurs demandé, assez stupidement, si cette transmission filiale féminine n’était pas un « argument de vente ». Du genre, la condition de la femme dans le régime soviétique. Mais, dans une langue sans effet de manche ni ostensible effet de style, Haratischwill sait pratiquer un habile décentrement. Le roman est épais (pas loin de 900 pages dans sa version numérique) et évoque donc une pluralité de thèmes dont, à mes yeux, le plus central est celui du sentiment d’abandon. Pour ne pas dire, inutile prétention, de déréliction.

Avec, au fond, la même stupidité que pour la défiance pour un féminisme bon teint, une part de moi s’est demandé si ne se dégageait pas de ce roman une manière d’anti-communisme primaire. Une réserve parfaitement idiote, possible seulement pour ceux qui se trouvent de l’autre côté du mur et n’ont rien connu de la dictature communiste. Elle éclaire pourtant mes réticences sur le roman historique.

Un roman russe se doit-il de prendre en charge Stalingrad, Staline, Béria, le goulag et les kolkhozes ? Pour donner un peu plus de pertinences à cette interrogation fort théorique est de questionner la manière de dépasser ses passages obligés. Je trouve dommage que le roman n’insiste pas davantage sur la période post-soviétique, sur un contexte plutôt mal-connue dans la Géorgie contemporaine.

Le décentrement vers l’intime paraît une belle façon d’éviter cet écueil. La narratrice aurait pu, sans trop appuyer, rappeler davantage que tout ce qu’elle dit n’est qu’une reconstitution. Au tout début de l’histoire, pour construire la seule mythologie amoureuse heureuse, elle relève toutes ses suppositions. Ensuite, à mon sens, elle se laisse un peu trop prendre à une économie narrative affirmative. Dans la dernière partie, Nino Haratischwill se souvient fort heureusement de cette complexité qui tisse son récit. Daria, la mère de la jeune disparue et sœur de Zina la narratrice, va tourner un film sur la tentative d’un film interdit. Le roman retrouve alors son interrogation sur le rachat : le grand-père de Daria a fait interdire ce film. Sans le vouloir, le réalisateur est devenu un héros. Tous les résistants à la dictature communiste dans ce livre le sont d’ailleurs par hasard. Toujours comme une réplique des soubresauts de leur intimité malheureuse.

Pourtant, on parvient à se laisser porter par ce roman. Le personnage de Kitty, devenue chanteuse iconique de la contestation praguoise, me paraît à ce titre décisif et fascinant. Sans doute parce qu’à cette question de descendance, des Atrides en Géorgie, s’ajoute à celle de la lutte fratricide qui répète celle sororale qui oppose la sœur et la narratrice. Comme elle a d’ailleurs opposé Kitty et Kostia (le grand-père de la narratrice). Le roman peut alors paraître s’organiser, dans un de ses trompe-l’œil que nous prodigue les tapis, autour d’une filiation de substitution. La seule façon de croire se débarrasser d’une malédiction familiale sans avoir conscience d’ainsi la reconduire. Chaque personnage, comme la narratrice qui part chercher sa fugueuse de nièce, adopte un enfant, tente de le sauver du malheur et précipite les siens dans la fatalité.  J’aime cette idée parfaitement irréaliste. S’inventer des origines, se soustraire à celles imposées ou s’interroger sur l’existence d’un endroit où aller est l’essence même du roman. Au fond, la saga familiale me paraît viable quand ses affrontements, les haines recuites nécessairement confinées dans ce cocon, permettent de plonger au sein de différentes singularité, dans leur spiritualité confuse comme le fait admirablement Et quelquefois j’ai comme une grande idée.

Une branche de cette beauté est d’une beauté surnaturelle, d’une séduction toujours malheureuse. Sur le papier, l’idée semble étrange. Dans la réalité du roman, la séduction devient un deux ex machina viable quand il dénude cette terrible résignation de la souffrance. Un goût de la déception, une façon d’imposer à autrui sa propre détestation de soi-même :

Ne pas combler les attentes. Ne pas mériter l’amour. Ne pas entrevoir l’illusion d’un salut.

Une vision de la trahison, la mère de la narratrice accuse de viol Miqa, un des enfants adoptifs de cette famille, dans une pulsion bien analysée et nous rentrons alors au centre du roman :

Une punition, pour quoi ? Pourquoi est-ce que, chaque fois qu’il essayait d’approcher l’essence de cet incident, tout se fondait en une impénétrable noirceur ? Qui avait trahi, qui avait blessé qui ?

À mon sens, nous sommes ici dans le moment romanesque par excellence : celui de la culpabilité, de la violence et de la difficulté à en débrouiller les motifs. La façon aussi dont chacun prend autrui pour prétexte pour instrumentaliser cette haine qui fermente toutes les familles. La partie véritablement réussie de l’œuvre vient alors du constat de dureté, de la lente perte des rêves, qu’apporte sur tous le régime soviétique, surtout sur les géorgiens qualifiés, à l’époque de juif du Caucase.

Le roman parvient à changer de visage. Durant le premier chapitre de la partie sur Daria, la sœur de Zina, la narratrice, l’auteur parvient à une description précise et sensitive de ce qu’était pour elle l’URSS : le terrain de l’enfance, le royaume d’une nostalgie qui, ici, n’apparaît pas une facilité. Sans doute parce que cette description s’attache aux objets. Elle retrouve ces sensations concrètes si bien décrites dans Anatomie d’un soldat. Sans doute aussi parce que Haratischwill ne s’attarde pas. Le drame reprend ses droits, les fils se nouent. La nostalgie est celle pour un empire, fut-il soviétique ou enfantin, qui n’existe que sur le papier.

Oui, jadis, je me suis cramponné à l’illusion que les mots pouvaient changer les choses. Que tout dire, tout exprimer pouvait faciliter les choses. {…} et naïve comme je l’étais, je crus que les mots pouvaient remplacer l’amour et que le souvenir pouvait réparer le passé.

Je me trompais. Évidemment, je me trompais.

Partie peut-être la plus réussie sur l’enfance de la Zina, sur l’humiliation sororale, en cours de récré : Daria ne voit pas que Zina se fait frapper. La source du drame est souvent aussi idiote que cela. Surtout quand on y ajoute la mauvaise conscience d’abuser, de demander un amour que l’on sait ne pas mériter. Dans La huitième vie, sans se ressembler no se confondre, les personnages se ressemblent, ressentent cette souffrance qui nous définit. La haine qui règne cherche alors un dédommagement. Sans naïveté, Haratischwill évoque les consolations momentanées de l’art, la danse ou la chanson. La finesse de la romancière est de nous suggérer qu’il s’agit aussi une façon d’alimenter cette insatisfaction, de s’enfermer dans ce rôle que nous nommons identité.

Ressemblance aussi des destins solitaires par beauté ou intelligence. Sans naïveté continuer à croire, malgré l’adversité, que c’est le domaine des contes, des histoires ressassées par la littérature, de la confiance malgré tout de trouver quelqu’un à qui se confier, apprendre à vivre avec les fêlures qui nous entourent selon la formule de Haratischwill. Tous les personnages sont liés par la détestation de soi, de celle qu’ils provoquent alors en autrui. Le motif dans le tapis de ce roman devient alors : comment se pardonner à soi-même ?


J’ai obtenu ce livre grâce au site Net Galley. Je remercie particulièrement les éditions Pirhana. Faire confiance au lecteur en ne plaçant pas d’odieuses DRM m’a grandement facilité la lecture.

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