L’île du point Némo Jean-Marie Blas de Roblès

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Une question a parcouru cette lecture : quelle émotion transite dans un pastiche, aussi habile fut-il ?

Le jeu de références culturelles m’a souvent parût une façon de flatter le lecteur. Reconnaître l’ombre de Raymond Roussel dès l’énoncé du nom du protagonistes, Martial Cantarel, satisfait votre égo. J’aime qu’il soit aussi déstabilisé par la crainte de ne pas comprendre les jeux de mots et autres homophonies approximatives sur lesquels Roussel basait l’écriture de chacun des chapitres de Locus Solus. Roussel les nommait « procédé évolué ». Je n’en ai rien deviné dans L’île du point Némo. J’espère sérieusement avoir été dupe.

Satisfaction également d’un étalage de culture. Comme chez Javier Marías, les frontières entre personnages et auteurs s’estompent. Le roman doit savoir prendre en compte cette pluralité. Martial Cantarel devient alors un alter-ego de Roussel : la même voiture aménagée dont, selon la légende, il ne sortait guère ; une similaire manière de numéroter le nombre de fois où il portait un costume ; l’opium et le rêve de gloire.

Fort heureusement ce roman ne se contente pas de cela. Il est d’abord un hommage à ce romanesque dit populaire. Comme s’il était vaguement vulgaire de s’abandonner au récit, comme si le roman devait faire œuvre de vulgarisation. La grande valeur de ce roman est d’y ajouter un grain de fantaisie, de s’y laisser un peu plus prendre que, par exemple, Martin Winckler. Mais, ici, toujours avec la pointe de réserve d’un pastiche assez cérébral. Pour ne donner qu’un seul exemple, le roman fourmille de sectes sibériennes : les Voltairiens du dernier jours, les Autonomes du Gai Savoir, les Commandos de l’Apostasie, les Fourriéristes de l’Attraction passionnée. Tout le socialisme mystique du XIX siècle est là.

Hommage à Jules Vernes, Hugo et à tout nos récits d’enfance ou à ceux lus dans les fabriques de cigares. Pastiches du Pynchon de Contre-jour ou de Lovecraft. Mais, L’île du point Némo met en scène une narration à la mise en abyme déglinguée. Le lecteur poursuit autant de fausses pistes à la manière dont les protagonistes, dans un XIX siècle fantasmé donc, poursuive un rocambolesque criminel.  Blas de Roblès réanime (à la lettre) la tradition de la lecture à haute voix dans les ateliers de tabacs devenus ceux de construction de liseuses. La réalité décrire dans ce livre résulte d’un virus au nom emblématique : Verity. C’est également le nom de la fille de Canterel plongée dans un mystérieux coma comme l’est la femme d’Antoine, celui qui passe pour le narrateur. Inutile de raconter toutes les contaminations et autres correspondances entre les époques et les récits.

Toute phrase écrite est un présage. Si les événements sont des répliques, des recompositions plus ou moins fidèles d’histoires déjà rêvées par d’autres, de quel livre oublié, de quel papyrus, de quelle tablette d’argile nos propres vies sont-elles le calque grinçant ?

Une citation un peu longue qui résume l’esprit de ce livre. Une interrogation un peu plus souriante des stratégies narratives, de ces discours qui nous constituent tous dans une réalité jamais exacte, toujours en mutation. L’île du point Némo, sans insister sur l’aspect morbide de ces discours toujours enfuis, à l’instar d’un Marías, nous présente alors une jolie histoires spéculatives. Des bifurcations historiques, des anachronismes oniriques, une confusion qui nous intime de ne pas nous contenter de la réalité. Avec un certain amusement, l’auteur le décrit comme une possibilité de contestation utopique : une invention de non-lieux.

Aimer un peu moins, la partie contemporaine dont, même pour le pastiche, la vulgarité des motifs (bassement sexuels) glisse, semble-t-il, dans un aveu latent de cette frustration de la cérébralité. Je crains d’être injuste dans cette réticence que je ne parviens à situer. Peut-être à une manière d’érotisme rance.

La conclusion de l’histoire, littéralement sa chute, dissipe cette impression par une admirable définition du roman.

Il est presque impossible, toutefois, de projeter un monde : à peine sommes-nous capables de rêver sa chute, cauchemar aisé et qui résiste à toutes les drogues, à tous les narcotiques de l’angoisse. À la fin, il ne reste rien, sinon le sentiment d’avoir été fidèle à soi-même, une cohérence, le sentiment, peut-être, d’une logique accomplie.

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