La divine chanson Abdourahman A Waberi

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À travers le point de vue, décalé et souvent insituable, de son chat Paris, Waberi trace le destin douloureux et magnifique de Gill Scott-Heron, ses engagements pour les droits civiques, la magie de sa musique, ses fantômes et surtout de toutes les histoires collectives dont, tous, nous sommes hantés.

Une narration décentrée permet à Waberi de rentrer dans la sensibilité profonde de ses personnages :

Tout chat que j’étais, elle n’hésitait pas à me confier ses impressions. Impressions n’est pas le bon mot. C’était quelque chose de plus pénétrant et qui vient de plus loin. Quelque chose comme une certitude soutenue par des visions et des songes, un souffle constamment intériorisé.

Dès lors donner la parole à un chat pour chanter le destin, davantage que l’existence ou sa plate et policière biographie, dépasse le dispositif artificiel. Contrairement, me semble-t-il, à Anima où la fragmentation du point de vue de différents animaux en restreint l’approfondissement, La divine Chanson fait de ce chat une instance narrative aussi cohérente que complexe.

L’animal incarne, depuis la nuit des temps, la seule extériorité et la seule objectivité que les humains puissent percevoir.

En ce moment mes lectures tournent autour de la détermination du lieu dont on témoigne.  Waberi lui opte pour la magie. Il s’exprime d’une voix obstinément intemporelle par un lamento qui dépasse toute expérience trop strictement personnelle. Dans une mise en abyme peut-être un rien trop appuyée, cette sensibilité féline indéchiffrable est celle que parvient à dénicher, dans sa propre souffrance et déchéance, tout chanteur digne de ce nom. Là encore, le drame mirobolant de la survie.

Dans ce court roman, Waberi ne cède jamais aux sirènes de la biographie, au mythe facile du poète maudit dans lequel pas mal de songwriters américains. Le chat, Paris, à travers le récit de ses multiples vies s’accroche peu au fait. Waberi y trouve un prétexte pour des instantanées sans cette fausse solution de continuité, au-delà d’un réductionnisme psychologique. La divine chanson envisage plutôt une thématique plus ambivalente : quelle est la place de la spiritualité dans la chanson ? Peut-on véritablement y échapper ? La contestation mène t-elle impitoyablement à la déréliction et sa déchéance ? Donner la parole à un chat, empreint de soufisme par son maître dans une vie précédente, permet à Waberi de laisser cette question ouverte.

Au fond il importe peu que ce livre explore le parcours de Gil Scott-Heron. Le recours à une magie ancestrale, à la perpétuation des démons qui agitent les hommes, sert à raconter une histoire collective. Mine de rien d’en dresser un portrait saisissant. Bien sûr tout ceci est connu mais me semble ici échapper au passage obligé. La contestation s’essouffle, peu à peu le mouvement noir perd de son importance, les rues de New-York sont aseptisées et l chanteur n’a plus sa place. Raconter cette histoire du point de vue d’un chat, qui en pressent seulement le récit, permet fort heureusement d’échapper à toute nostalgie et surtout à ses encombrants clichés.

On ne possède pas son identité comme on possède un fétiche d’hier ou une propriété.

Waberi rend l’importance collective du blues. Sammy Kamau-Williams est un prête-nom. Un personnage qui véhicule et transmue les hantises et les obsessions de l’auteur. Abdourajman A Waberi met La divine chanson toute sa sensibilité d’écrivain véritable, toute ses interrogations sur la place et l’importance de la survivance de la culture africaine. Dès lors, comme Sammy n’est pas tout à fait (ou alors avec une perfection jamais atteinte dans la vie du chanteur) Gill Scott-Heron, Paris n’est jamais tout à fait un chat. Plutôt un fantôme, un spectateur à la perspicacité compatissante. Waberi traite ainsi son personnage sans le moindre cynisme, avec cet attachement et cet amour qui, selon lui, est la part spirituelle à ce grand chant du monde qu’est ce roman. Aimer la présence de nos fantômes est certes sans doute une leçon essentielle. Ne pas se résoudre au cynisme, au défaut d’enchantement, platement appelé réalité.

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