M pour Mabel Helen Macdonald

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M pour Mabel d’Helen MacDonald est un roman sur le deuil. À travers la fauconnerie, le récit interroge avec intelligence cette expérience et nos façons d’y survivre. Même si  la deuxième partie du livre ne paraît pas tenir toutes ces promesses, ce roman reste à découvrir.

Peu à peu, mes lectures creusent une certitude : afin de témoigner de la complexité atterrante de l’expérience humaine, tout récit a besoin de se couler dans un modèle, de se structurer à partir d’autres textes qui alimentent durablement notre perception du monde. Pas certain pourtant qu’il puisse s’agir d’un critère de jugement : par exemple, le témoignage de Gavron paraît manqué de profondeur de ne se confronter à aucun autre récit quand les romans de Marias semblent tous d’une grande finesse de s’inventer dans le labyrinthe de l’intertextualité. Un souci peut-être un peu prétentieux. Sans doute par ce  M pour Mabel se déroule, comme Dans le dos noir du temps, dans le microcosme de l’université anglaise. Mais ce type de livre continue à m’interpeller par la survivance d’hypothèses mélancoliques :

Nous portons les vies que nous avons imaginées de même que celles que nous vivons, et parfois, nous faisons le compte de celles que nous avons perdues.

Pourtant, pour parler du deuil, de son désir d’une renaissance solitaire Helen Macdonald se trouve un admirable dans un livre détesté enfant et dans lequel, à la mort de son père, elle ne se retrouve que trop. Une manière habile de s’écarter de constat personnel dont elle parvient bien à rendre la simplicité. Pour approcher sa tristesse, la narratrice emploie la solution de l’image. Qu’on tente de se voir tous, famille et amis, réunis dans un seule pièce, un inconnu rentre et assène, simultanément et sans raison, un coup de poing époustouflant à chacun. Tous communieront dans la solitude égotiste de leur douleur ; tous ne sauront pas que le pire reste à venir.

Ce récit de deuil convoque alors les fantômes qui nous constituent. Afin de dresser son autour, un indomptable oiseau de proie, Helen revient au récit d’un certain White qui, aussi égaré qu’elle, tente maladroitement la même démarche. Cette présence mémorielle lui permet de ressentir « l’imminence de l’apparition» et la contraint à « mener en quelque sorte une conversation silencieuse avec les faits et gestes d’un homme mort depuis longtemps.» L’évocation d’autre texte, quand elle n’est pas du remplissage, sert d’une usuelle définition de la littérature. Une conversation muette avec l’imminence de l’apparition telle est sans doute le thème. Une caresse aussi de l’intemporel, un contact avec des civilisations mortes par le geste antique de la fauconnerie.

Quitte à être dans la platitude précisions aussi que la littérature digne de ce nom doit permettre une sortie de soi, reconnaître les étranges côtés de son autre moi. A minima la création d’un alter ego afin de se voir. Le rapport avec un animal semble être un recours efficace quand il offre une bonne compréhension de la mentalité féline comme dans La divine chanson ou quand elle permet d’éluder un drame où l’humanité se surpasse dans la bestialité comme dans Anima.

Pour continuer sur ce thème du rapport à un autre texte qui s’impose comme malgré moi, je note qu’il permet dans M comme Mabel d’introduire une belle réflexion sur cette identité collective dont il ne faut jamais méconnaître l’aspect profondément romanesque. Parler du texte des autres reste la manière la plus évidente de comprendre les intentions de l’auteur. La fauconnerie sert alors de biais à un portrait pratiquement sociologique de l’Angleterre contemporaine.

J’ai mis longtemps à comprendre que beaucoup de grands récits animaliers classiques sont de la plume d’écrivain gays qui ont parlés de leur relation à l’animal en lieu et place des amours humaines qu’ils ne pouvaient pas évoquer.

Helen MacDonald montre alors que la vieille identité anglaise tient au « subterfuge, la tromperie, le fait de se faire passer pour ce qu’on est pas.» Une leçon qu ne me semble pas méconnaître Burgess. C’est d’ailleurs une présence allusive dans tout le roman, une interprétation mimétique un peu forcée.

Une interrogation sur le langage qui le porte me semble être un détour utile à tout roman. La fauconnerie a son argot, son langage qui distingue et qui crée une communauté. Une belle réflexion sur l’adjectif rare de féral et une question sur le sociolecte qu’est toujours un langage surtout dans cette société anglaise ou l’emploi du bon terme est une manière de reconduire l’élégance de se rendre invisible avec laquelle joue toute une partie de M pour Mabel. Au passage, l’idée d’un baptême qui influe négativement la destinée de son oiseau m’a amusé : l’appeler tueur en fera un être doux…

Ensuite, peu à peu s’immisce le soupçon d’un excès de sens dont Helen Macdonald pare cet oiseau. L’auteur est universitaire, elle maîtrise peut-être un peu trop ses sources et s’en sert admirablement pour mettre à distance l’émotion.

Pourtant, la sauvagerie s’instille discrètement, la relation avec l’oiseau se veut exclusive jusqu’à l’assimilation. Le deuil ne fanfaronne pas et éloigne de toute posture narcissique. Désir d’isolement, d’observation. Retrouver ici la posture de l’écrivain en deviendrait presque lassant. Le père mort est photographe, il s’amusait à prendre sa fille pour une espionne. Helen Macdonald ne rend pas toute la perversité de la démarche comme le faisait admirablement Burnside.

Hélas, toutes ces propositions assez théoriques manque de finesse dans l’incarnation ou dans la mise en récit. La seconde partie de ce roman m’a parût moins convaincante et surtout n’apporter aucun renouvellement d’une voix romanesque qui épuise, dans une certaine impression de redites, les admirables pistes au préalable proposées.

Sans doute par la faute d’une vision de la fauconnerie qui se révèle un peu simpliste sinon naïve. La narratrice, hélas totalement identifiée à l’auteur, feint de se rendre compte à mi-parcours qu’élever un faucon est une démarche mortelle. Jamais elle n’interroge la logique d’une chasse qui paraît un loisir parfaitement égoïste.

Au-delà de la chasse dont l’intérêt pose nécessairement question, jamais Helen Macdonald ne souligne le profond égotisme d’élever un faucon : pour qui, pour quoi ? Sans doute pas pour l’animal. Le souci de cette absence de questionnement sur la finalité de sa démarche pourrait paraître une fausse naïveté. Seulement, c’est l’aspect autobiographique qui s’en trouve passer sous silence, presque valider dans un narcissisme hautain. Peut-être même excuser par la douleur et le deuil.

Impression d’une promesse non concrétisée qui se retrouve alors dans les interprétations de l’œuvre de White, ce fauconnier qui sert de contre-discours à M comme Mabel. Par moment, la lecture qu’en offre Macdonald est d’une platitude psychanalytique affligeante. Le lecteur, ignorant de cette œuvre, est alors contraint de se demander si elle est d’une interprétation si simple, voire moralisatrice.

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