Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Jeanette Winterson

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Pourquoi être heureuse quand on peut-être normal ? est l’autobiographie intellectuelle de Jeanette WInterson. Consciente d’elle-même et de la construction fragile de notre identité ce beau livre fait naître une certaine ambivalence chez le lecteur. Celle née du cheminement vers ses émotions.

Retour à l’autobiographie. Une façon pour moi de préciser un de mes attraits anciens pour la constitution de soi à travers l’invention de personnage. Qu’il soit romanesque ou autobiographique, ce personnage reste une interrogation sur le sujet, une façon de se construire non pas un moi mais un self pour reprendre une distinction de Pascal Quignard. Être lecteur reste une tentative de self-fabrication pour piquer cette fois une expression à Michel Leiris. Alors, dans ce roman, ce type de phrases m’interpelle :

Les enfants adoptifs s’inventent parce qu’ils n’ont pas d’autre solution ; leur existence est marquée dès le départ par une absence, un vide, un point d’interrogation

Winterson revient alors sur les conséquences de la publication de son premier livre. Certes cette identité d’emblée fictive insiste sur un traumatisme qui la contraint à envisager cette réception avec une légèreté moins ironique que chez Marías ou moins construite que chez Ôé. Sans doute aussi parce que je ne peux m’empêcher de nommer le démon de la théorie qui transparaît dans cette revendication liminaire légitime :

Après tout, pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier expérience et expérimentation ? Pourquoi ne pourrions-nous pas réconcilier observation et imagination ? Pourquoi une femme devrait-elle être cantonnée  à quoi que ce soit ou pour qui que ce soit ? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas avoir d’ambition littéraire ? D’ambition personnelle ?

Mon goût assez ancien pour ce genre de réflexion explique sans doute que je finisse par trouver que ce genre de phrases paraît peu ou prou un lieu-commun : « En écrivant, on offre le silence autant que l’histoire. Les mots sont la part du silence qui est exprimée.» Néanmoins, comme pour la revendication féministe qui devrait être une évidence, il semble que cette profonde platitude doivent sans cesse être répétée. Après tout, nos expériences dites personnelles n’ont aucune singularité : les enfants solitaires ont souvent leur frère de l’ombre. Ça n’enlève rien à la valeur de la description elliptique que nous en offre Winterson. {Au passage, j’ai une étrange réticence à l’appeler par son prénom, si devine une forme de condescendance. Ruser avec elle serait-il une forme retorse de sexisme ?}

Assez étrangement, la partie de ce roman qui évoque l’enfance de l’auteur à Manchester m’évoque le très bon polar de Val McDermid Comme son ombre. Ces deux romancières partagent pas mal de revendications. Le rapprochement n’est peut-être pas si arbitraire. Bien sûr, il serait plus facile d’en hasarder un avec la mère de Jeremy Gavron dont son témoignage ne nous apprend rien. Pour recréer l’imaginaire, cette vie inventée où se façonne tout un chacun si bien rendue dans Karoo, un recours à la fiction est nécessaire pour pallier à l’incompréhensible. Ainsi, Winterson, dans une approche longuement mûrie, dessine les contours de la névrose religieuse maternelle par la manière, certes attendue, dont elle lui parmi de se construire.

Peut-être que ce manque apparent de singularité est toute la valeur de l’autobiographie de Winterson. Un écrivain, au moins depuis Sartre, doit entretenir un rapport sensibles aux mots. Pour la jeune Jeanette, sa langue, à la lettre maternelle, est celui de la Bible, celui de Shakeaspear qui a tant infusé la langue anglais. C’est aussi la transgression de la lecture par la certitude acquise par sa mère méthodiste déprimée qu’avant de savoir la valeur d’un livre il serait trop tard. La fillette lit donc dans la volonté d’atteindre à cet énigmatique trop tard. Une initiation littéraire qui semble alors presque trop théorique. Mais, une fois encore, tout ceci tombe juste comme cette remarque sur sa découverte de TS Eliot (dont la présence hante mes lectures).

Une vie difficile a besoin d’un langage difficile – et c’est ce qu’offre la poésie. C’est ce que propose la littérature – un langage assez puissant pour la décrire.

 Une autobiographie intellectuelle. Le premier reproche facile à lui adresser serait sa manière d’objectiver chaque sentiment afin d’en rendre, donc, la valeur collective. L’enfance décrite est celle d’un milieu, l’imaginaire est celle de la classe dite laborieuse. Pourtant l’indéniable intérêt de cette autobiographie est de porter une réflexion sur le sujet. Plus précisément sur la renaissance partagée par la mère et la fille.

Dans une détestation charnelle hystérique, la mère revêt une identité neuve, s’invente une personnalité pleine de rituels. Nous n’y échappons pas.

Pourtant, une exemplarité envahissante. Il ne faudrait pas conclure de ma remarque que Jeanette Winterson porte un intérêt excessif à sa propre personne. Elle décrit seulement un parcours, dont la réussite, en dépit de l’adversité, peut paraître contaminé par la morale. Faire le bon choix politique. Même sa conception artistique peu paraître (mais aujourd’hui seulement) être les bons choix, la liste obligatoire des livres à lire pour une féministe en devenir (de Stein à Woolf en passant par Lessing). Heureusement, ce type de notation contrecarre notre jugement trop sévère :

Mais notre intérêt pour l’art correspond à l’intérêt que nous nous portons à nous-mêmes au présent et de tout temps.

Alors, avec malgré tout ce sentiment de sérieux d’un soi au rapport conflictuel peu ou prou dépassé, non sans rapport de ceux d’Helen Macdonald dans M pour Mabel, l’existence réelle semble parfois parfaitement invraisembable et reproduit des passages obligés que le roman méprise. L’auteur traverse une dépression, ses mots l’abandonne quand à nouveau elle refuse de se confronter à ses origines. Alors, au centre de la tentation suicidaire devient l’œil aveugle de l’autobiographie. Nos vies sont un récit attendu auquel nous ne pouvons échapper.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal donne alors la voix à cette part de nous-mêmes qui est « prête à nous condamner à mort pour trouver la paix». Une façon de sortir de « l’échangisme émotionnel» que je nomme plutôt stratégie défensive. Elle prend dans ce roman la forme d’une écriture sèche, mise à distance avec un sentiment d’une irréelle compréhension de soi.

Ôé Il me semble alors presque normal de ressentir une certaine ambivalence à la lecture de cette autobiographie. Un cœur mis à nu suscite un peu d’effroi, un semblant d’incompréhension pour la terreur que suscite en nous l’émotion d’autrui.

Les choses que je regrette le plus dans ma vie ce ne sont pas mes erreurs mais mes déficiences émotionnelles.

Une certaine ambivalence car l’auteur se montre en tout instant trop maligne pour ne pas devancer nos critiques faciles. Comme si l’existence de quiconque en méritait. Je retrouve alors une certaine proximité avec le Leiris de La Règle du jeu. L’héroïne contemple sa famille biologique et son identité lui paraît plus fictive que jamais : serait-il devenu ce qu’elle est dans ce cadre en apparent plus aimant, indéniablement tolérant. Notre identité tient à ces hypothétiques basculements. Avec, dans le cas de Winterson, une question déchirante : que reste-t-il quand le modèle négatif s’écroule ? Sans doute pour que cette écriture autobiographique reste un procès existentiel, le livre se clôt sur cette belle phrase : « Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer ensuite.»

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