Prendre les loups pour des chiens Hervé Le Corre

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Avec Prendre les loups pour des chiens, Hervé Le Corre signe un excellent roman noir au désespoir dépouillé. Un livre d’atmosphère, poisseuse comme un été sans fin, qui entraîne le lecteur dans une sobre intrigue contée avec la maîtrise d’un style sec.

Livre après livre, Hervé Le Corre se révèle une des grandes plumes du roman noir à la française. Formule journalistique, trouvée un peu partout dans la large réception critique dont jouit Prendre les loups pour des chiens. La sentence n’est pas usurpée. Le troisième ouvrage lu de Le Corre paraît pour moi celui qui emporte le plus entièrement mon adhésion.

Son précédent, Après la guerre déployait une langue verte presque trop belle. Son intrigue reposait presque exclusivement sur cet argot des années cinquante admirablement maîtrisé. Après la guerre était empli de trouvailles stylistiques et de caractères trempés dans la violence d’une époque sans réconciliation, entre guerre d’Algérie et épuration de l’Occupation. Le roman souffrait, à mon sens, d’un excès de noirceur. Une lecture néanmoins éminemment recommandable.

Dans L’homme aux lèvres de Saphir, un de ses romans plus anciens, Le Corre parvenait déjà à rendre l’atmosphère d’un moment historique par son travail sur la langue. Avec une indéniable mauvaise foi, j’avais ressenti cette plongée dans le Paris de la fin du XIXème un peu cliché. Sans doute juste un peu trop employée. Je me souviens, assez confusément avouons-le, avoir trouvé un peu maladroite l’identification du tueur à Maldoror. Une bonne idée pourtant de placer Lautréamont dans un polar.

Si je m’en tenais à une formulation journalistique, je prétendrais, toute honte bue, que la maturité venue, l’écriture de Le Corre s’approche de l’épure. Une platitude pas tout à fait fausse. Autant approcher ce roman par une comparaison flatteuse. Prendre les loups pour des chiens m’a souvent évoqué la lucide noirceur d’un Jim Thomson.

Au moins par ce resserrement d’une intrigue sur une faune locale qui ne vise aucunement à être représentative, porteuse d’une moralisatrice dénonciation derrière un portrait sociologique. Par l’empathie pour ses personnages particulièrement paumés, Le Corre plonge le lecteur chez des rednecks, au sein d’une communauté déglinguée mais toujours attachante. Crédible donc.

Frank sort de prison, attendu par l’affriolante compagne de son frère. Le plaisir du roman noir reste de pressentir les pièges qui lui servent d’unique ressort. J’ai lu dans une interview quelconque, la difficulté éprouvée par Le Corre à construire son intrigue lui qui travaille par scène. Sans rien avoir à redire de l’intrigue, la façon dont l’auteur travaille ses ambiances suffit à tenir ce roman. Le truisme animal est d’ailleurs ce qui permet, peut-être, une plongée dans la bestialité humaine. Là où, derrière la sauvagerie, la nudité de l’homme reste émouvante. Cette plongée empathique dans un univers clos se retrouve par exemple dans Règne animal dont Le Corre élude pourtant l’excès de noirceur. La sauvagerie canine est ici un trompe l’œil.

Sans pathos ni angélisme, Le Corre me semble rendre efficacement le ressenti d’une sortie de prison, ce poids de l’enfermement qui jamais ne se détachera de vous. Par un véritable tour de force, sa prose n’est jamais pesamment descriptive. Sans insistance, il rend la crasse, les relents permanents de tabacs et de gueule de bois de cette maison à la campagne où Franck échoue entre carcasses de voitures, petites magouilles, chien terrifiant et femme fatale oscillant entre schizophrénie et toxicomanie. Aucune condescendance dans le regard de Le Corre. Toujours pertinent dans le récit de virée en boîte de nuit, de la sexualité malhabile qui en découle, des fantasmes désespérés nés de cette frustration. Pas même de méchanceté : ce ne sont pas des meurtres mais l’expression qu’il était soudain devenu impossible de faire autrement.

Les excès de noirceurs ne sont jamais loin de la plume de Le Corre. Dans ce roman, ils apparaissent surtout par de timides étincelles non de rédemption mais de cet espoir. Cette nécessité de continuer à vivre sous le regard du père de Franck ou de Rachel. Cette gamine qui tente de résister à l’horreur familiale par un ordre mono-maniaque, par l’espoir, malgré tout, qu’elle survive  à toute ces absurdes horreurs.

 

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