Règne animal Jean-Baptiste del Amo

delamo

Règne Animal de Jean-Baptiste Del Amo est un roman magnifique, violent et exact en dépit d’un pessimisme affiché, d’afféteries parfois pesantes et surtout d’une fascination pour les déjections de toutes sortes. À travers le récit de la vie dans une exploitation porcine, Del Amo livre un superbe portrait de personnages dont il excelle à rendre les hésitations, les peurs et la bestialité d’une humanité fruste mais toujours finement saisie.

Une part de la critique contemporaine croit disqualifier un texte en le prétendant « suréécrit ». Souvent d’ailleurs pour décrire des romans peu adeptes de cette écriture blanche, banale et adepte de ce style coulant qui plaît au bourgeois selon le mot de Baudelaire. Sans pour autant qualifier l’indigence de pas mal de productions actuelles de sous-écrites. Par ses phrases labyrinthiques, son vocabulaire rare (« des bosquets adustes», « ce sexe annelé », « un vide algide »…),  Règne animal met en place une écriture voyante, peut-être même parfois affectée mais toujours cohérente et consciente. J’avoue avoir été déstabilisé par les premières pages et l’impression de flou de  notations peu circonstancielles. Un peu de temps pour se laisser prendre.

Déstabilisé aussi par un livre dont a beaucoup parlé. Battage médiatique qui ne favorise pas un jugement justifié. Un souvenir néanmoins. Une éminente « critique littéraire » dûment payée et reconnue pour cela, avouant sans la moindre honte déblatérer sur un livre qu’elle n’a pas eu le courage de finir. Outre cette incurie, a priori toujours favorable d’un livre suscitant des réactions épidermiques, le lecteur doit dépasser les impressions défavorables parfois laissées par Règne Animal. L’agacement produit par ce roman fait son charme et son indéniable singularité.

Hésitation personnelle devant ce livre. Sans doute par mon souvenir ambivalent de ma lecture de Une éducation libertine. Un des précédents roman de Del Amo. Pour le dire dans une formule sans doute trop expéditive, j’avais été frappé par le kitsch d’un homo-érotisme assez marqué. Une insistance sur l’odeur de ce Paris libertin du XVIIIème. Et pourtant une magnifique ambition dans ce premier roman d’un grand styliste. Une sorte de précision dans cette langue chargée, fleurie et, dans mes souvenirs, apte à rendre les inflexions manipulatrices de l’époque. Une insistance sur les remugles, une manière de fascination fécale, un goût pour la souillure et le sale qui définissaient donc une esthétique assez singulière. À laquelle, bien sûr, il semblait difficile d’adhérer. Logique quand on se place sous l’égide du divin marquis.

Déstabilisé d’abord aussi pour la distance dont ne se départit jamais del Amo à l’égard de ses personnages. Réduits ici à une fonction : le père, la génitrice. La dureté de la terre, la vie miséreuse de ces paysans explique peut-être cette froideur. Une certaine dureté dans le sentiment, l’absence d’apitoiement voire de sentiments personnels, étaient déjà un trait m’ayant frappé dans Vie prolongé d’Arthur Rimbaud.

Del Amo se réclame à l’évidence de la radicalité. Il rabat ses personnages au rang d’animaux. La génitrice met bas comme une truie. Le lecteur, à ce stade, ne peut ignorer que tout le livre va se situer au niveau de l’ordure, du rabaissement et qu’il n’aura aucun beau sentiment dont se gargariser. L’auteur lui se vautre dans l’immondice, il y déploie verve et style. Sa vision donc : la génitrice fait dévorer son bébé, l’horrible quotidien s’efface. Il n’en reste qu’un

fil qui se délite sitôt qu’elle cherche à le tirer à la surface de sa conscience et, si elle se rappelle quelque temps un état physique particulier, un vide sans fond, cette sensation s’amenuise néanmoins de jour en jour jusqu’à effacer tout ou presque de cette parturition sur le sol d’un enclos à cochons.

Écriture expérimentale, consciente de cette impossibilité de la reconstruction dont parlait si bien Kauffmann, Del Amo pose ainsi le cadre de sa fresque familiale. Cette « truie infanticide » sera l’origine de cette saga cochonne. Pardon. Pas mal d’esbroufe chez del Amo, d’ambition également. Le reproche qui vient alors est celui d’un excès de sérieux. Une sorte de premier degré que la précision alambiquée de la langue tient à une sérieuse distance.

L’animalité comme miroir de la bestialité humaine. Un procédé dans lequel Anima quêtait l’expression de sa fatalité et que nous retrouvons dans Défaite des maîtres et des possesseurs. Règne animal l’utilise tel un point de mire de sa fascination sexuelle. Jérôme, le dernier de la lignée, portera avec finesse cette question. La comparaison ne va pas sans grossièreté. Une part de moi préfère l’interrogation sur la spiritualité porté par la plupart des romans. Rendu ici sans lourdeur :

Il méprise le sentiment religieux et désavoue en silence la bigoterie de la génitrice. Comme les marins, les paysans sont superstitieux et vont aux églises par politesse. Il trouve cependant une beauté mystérieuse au culte, à la répétition des gestes depuis des âges oubliés.

La brutalité de l’obscène dont fait preuve del Amo permet alors de s’extraire de cette déploration nostalgique de la vie campagnarde. Celle dont une partie d’une littérature contemporaine réactionnaire se repaît : le paradis perdu aux accents d’un c’était mieux avant invalidé en tout instant par Del Amo.

Une écriture au présent pleine de présence. Calembour pour ne pas me laisser rattraper par l’esprit de sérieux qui parasite mes lectures où la prise de notes est instantanée et me semble s’égarer quelque peu.

La présence dans la prose de Del Amo vient de ses descriptions, de son insistance sur la matérialité des objets qui paraissent agir infiniment plus que ses personnages. Tous sont portés par la répétition des saisons, de leurs rites et de leurs joies aussi passagères qu’après un deuil.

Ils dansent au son du crincrin pour oublier qu’ils sont déjà morts avant même de naître, et l’alcool, la musique et la sarabande les plongent dans une douce transe, l’impression de la vie.

Insistance étrange sur l’haleine, rudesse des corps, leur puanteur et leur callosité.  Au point de parfois virer à l’automatisme d’écriture. Impossible de réduire ce roman, plein d’impressions pertinentes, à cette hantise tellurique pour la matière en décomposition à laquelle, certes, Del Amo laisse parfois libre court. Dans la très belle scène d’enterrement du père par exemple.

Il ne serait pas davantage opportun d’inventer une sorte de manière contemporaine de transformer la survenue de la première guerre mondiale en une intrusion du monde extérieur. Peut-être est-ce seulement un hasard de mes lectures si deux autres romans de cette année (Vie prolongée d’Arthur Rimbaud et Le garçon de Markus Malte) emploie ce recours narratif. Reconnaître plutôt la tentative de donner langue à l’histoire. Une pluralité de reconstitution impossible ici nettement moins discursive que dans Outre-terre.

Del Amo donne une image saisissante de la soudaine absence des hommes, « le vide partout palpable dont naissent d’inédites superstitions.» Les fantômes hantent cette mauvaise terre. Il n’en reste que des lettres, des avis de décès. Les traces de cette vie qui s’écoule sans nous.

Règne animal sait adopter une belle (si la beauté est frénétique et noire) distance. Ce roman évoque directement la guerre dans sa boucherie, sans héroïsme. Del Amo décrit l’abattage, souvent inutile, d’une viande destinée au front et le « paysage de boue et de désolation » laissé par ce carnage suffit, ou presque, à raconter l’horreur des tranchées.

Un détour nécessaire pour faire entendre le silence du traumatisme. Marcel revient gueule-cassé de cette abomination, taiseux. Éléonore imagine blessure et convalescence avec une indicible précision. Le roman est capable de ces misérables miracles.Les souvenirs de Marcel sont une rémanence (pour employer un terme cher à Del Amo) nocturne de ces douleurs. Réminiscence bien sûr de cadavres où hommes et animaux ne se distinguent plus.

La liaison de ces cousins aura la teinte du désespoir qui empreigne le livre : un mariage comme conséquence d’une brève, animale et douloureuse étreinte. Le père a ses démons, Léonore son enfance haineuse. La fresque, misérabiliste ou peu s’en faut, peut continuer. Ainsi, par exemple, la description de la mort de la génitrice n’échappera pas au sordide : retrouvée dans le puits, couverte d’excréments, le lecteur, déçu, aura à peine la chance de jouir d’un long portrait de son corps en putréfaction.

La deuxième partie du roman se penche donc, logiquement, sur l’effondrement d’une famille, sur le récit qu’en livrera Léonore, devenue en 1981, faussement gâteuse. Pas assez cependant pour ne pas s’interroger sur la simultanéité dont elle voudrait doter son récit.

Comment restituer cette histoire, à la fois si simple et si banale qu’elle en devienne vulgaire, mais aussi enchevêtrée, nébuleuse ?

D’une manière d’abord un peu caricaturale, cette descendance exsude et pue naturellement le porc comme une envahissante continuité narrative. Heureusement, le truisme fécal se dissipe et la prose de Del Amo s’élève et reprend cette saga pleine de trous, de morts et de haine. La famille quoi.

En grand romancier, Del Amo ne se laisse pourtant pas enfermer dans une esthétique un peu pesante. La misère et le sordide de son récit lui servent, surtout dans les deux dernières parties, à décéler une sombre beauté dans le cœur de ces personnages. Une réserve de sentimentalité et d’incompréhension de leur vie, de leurs souvenirs si mal assurés, qui les rend attachant.

Pourtant, le récit qui se déroule en 1981 semble d’abord se vautre allégrement, avec une curieuse fascination érotique même, dans la misère d’une existence paysanne confondue avec la merde journellement charriée.

La vie c’est comme ça ; un immense tombereau de merde qui n’en finit pas d’être déversé sur ta tête. Faudra bien t’y faire.

Del Amo insiste un peu moins ensuite sur les répétitions et se concentre sur le naufrage. D’abord celui d’Henri, le fils de Léonore et de Marcel. Un éleveur misanthrope et sauvage, obsédé seulement par son verrat monstrueux et surtout très dubitatif sur l’héritage qu’il va laisser alors qu’il lutte, en silence contre la maladie.

Les fils d’Henri sont eux aussi décrit dans leur destin malheureux mais plein d’aperçus justes sur les instants de lucidité qui entrecoupent la lente progression de la désolation. Serge est bouffé par l’alcool, l’impuissance face à sa femme schizophrène, sa fille en besoin désespéré de contacts au point de se prostituer pour de la verroterie, son fils d’une faulknérienne simplicité mentale. L’autre fils, Joël lui subit une homosexualité refoulée et une manière de dégoût pour l’exploitation porcine qu’il s’acharne à sauver.

Dit ainsi, le récit pourrait s’assimiler à du Zola chez les ploucs. Mais, Del Amo, toujours avec cette écriture très matérielle, saisi la psyché de ses personnages. La lente progression de la folie de la femme de Serge, ses premières crises et ses enfoncements ou la manière dont son fils ne comprend pas l’interdiction de la tentation incestueuse. Sans avoir l’air d’y toucher, Règne animal illustre également l’absurdité de l’agriculture intensive. Antibiotiques et pesticides sont responsables du naufrage finale.

En bref, un grand roman. Agaçant et entêtant.

Publicités

One thought on “Règne animal Jean-Baptiste del Amo

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s