Les furies Lauren Groff

furies

Par un très joli tissage narratif, avec un entremêlement de points de vue et de souvenirs, dans Les furies, Lauren Groff nous livre le récit d’abord simple puis de plus en plus complexe d’un amour, des corrections et des mensonges auxquels il donne lieu. Un grand roman.

Les furies met en place un joli dispositif narratif. Il alterne les deux points de vue des membres d’un couple à l’amour presque trop rayonnant pour n’être pas sinon mensonger du moins plein de ses omissions et d’arrangements. Lauren Groff nous les livre avec une certaine délicatesse. Grâce à une belle plongée dans l’histoire des personnages et une façon de briser la linéarité du récit par des réminiscences et des corrections sur l’aveuglement ordinaire avec lequel nous vivons notre existence. Une alternance de point de vue pour rendre l’oscillation entre tragédie et comédie selon, l’auteur insiste peut-être un peu trop, d’où l’on se place.

Le procédé est un peu évident mais plaisant : la narration impose ses pauses, commentaires et explications entre crochets. Une bien belle façon de laisser pressentir le malheur promis à cette histoire d’amour d’emblée mal engagée. Pour une histoire de possessif, Lotto (diminutif de Lancelot, un prénom trop chargé pour un personnage romanesque) croit pouvoir dire « ma » femme et, pire encore, l’image maintenant devenue parfaitement transparente. Et cette voix entre crochet reste mystérieuse. Un chœur antique qui commente l’action sans dévoiler la teneur d’une intrigue bien construite mais jamais primordiale.

Roman de procédés ou plutôt de dispositifs. La narration s’emballe. Discrètement Lauren Groff nous rend détestable son personnage d’un narcissisme ordinaire, apprentie comédien devenu dramaturge à succès. Les fêtes succèdent aux fêtes, les amis disparaissent. Tous les personnages, confinant parfois à l’épure, sont du bruit et de la destruction autour d’un grand vide. Les furies sait rendre les projections imaginaires de ce que l’on s’efforce de devenir, le regard défavorable sur l’avenir de nos amis.

Le roman américain sait caricaturer la vacuité de son mode de vie. Une moquerie qui ici ne vire jamais au cynisme. Lotto peine à devenir Lancelot, à exister en dehors de cette mise en spectacle de lui-même qui évoque Karoo. Groff le portraiture avec finesse dans ses moments de failles :

Il était ridicule. À la fois lugubre et prétentieux. Lutentieux. Prégubre.

La vraie finesse de ce portrait apparaît à contre-temps. Une fois l’amour qui lie Lotto et Mathilde, le point de vue de la femme corrige l’optimisme béat, narcissique, dont l’homme fait preuve à tout instant. Même la sécheresse des notations, la succession de fête, l’incessante célébration de ses succès dramatiques, finit doucement par faire sens.

Sans à nouveau parler de L’été d’Atocha de Ben Lerner, je note la manière dont le roman américain parvient à redistribuer ces enjeux artistiques dans une caricature réflexive. Pensons ici par exemple, à Un monde flamboyant de Siri Husvedt. Une similaire façon d’interroger les réciproques dépendances dans un couple lorsque l’un a la prétention monomaniaque de se croire artiste.

Toute sa vie, Mathilde a soutenu son mari. Au prix d’arrangements plus douloureux qu’honteux. Lotto lui n’a jamais hésité à la réduire au rôle de soutien. Une des scènes de ce roman, celle d’un colloque universitaire, interroge avec une vraie drôlerie l’amalgame permanent de la vie et de la création artistique. La vraie intelligence de ce roman est de corriger ensuite cette vision un peu réductrice de la création artistique. Lotto, aveugle magnifique, n’y voit qu’une inspiration permanente, une sorte de fête où parade sans trêve celui, la très belle notation de Groff, qui n’entretient aucun monologue intérieur aigri, juste un formidable acquiescement au vécu. Sa première pièce lui est venue pour lui en une nuit. Mathilde l’a surtout policée et amender. Finalement, art et amour sont un même mensonge, par omission.

Mathilde s’arrange ensuite avec son passé pour faire monter la pièce de son mari, assurer la réussite de la première. Ce soutien matrimonial se dote alors d’une belle opacité. Lauren Groff ne le montre aucunement comme un forme de soumission mais plutôt comme une joie ambiguë, mauvaise presque afin d’animer un vrai et complexe personnage. La mise entre crochets des interventions de la narratrice permet, à la toute fin, d’accentuer l’exactitude des contradictions de Mathilde.

La deuxième partie évoque le versant plus sombre de cette existence heureuse si une péripétie finale ne la renvoyait pas à une illusion rétrospective. Mathilde se révèle, après la transparente possession où la réduite son mari, un personnage au déchirement tragique. Lauren Groff sait pourtant éviter l’écueil de l’excès. Justement en se rappelant que la tragédie n’a de meilleur modèle que celle de Shakespeare (que Lotto n’est jamais parvenu à jouer), avec plein de furie mais aussi de comique. L’ombre que représente dans ce roman Chollie, le meilleur ami fielleux de Lotto et deux ex machina machiavélique a alors tout du bouffon tragique.

Les furies a la grâce de maintenir dans un certaine obscurité les motivations de Mathilde : elle agit avec une sorte de désintéressement, une générosité manipulatrice mais aussi par un fort désir de compensation. Toute sa vengeance est empreinte d’une tristesse endeuillée, de cette certitude qu’au fond il est trop tard. Les révélations sur le meilleur ami, jaloux et possessif, au fond son inutile. Ne rien en dire comme de la péripétie finale qui, pour Mathilde, symétriquement remet en cause l’admirable construction de l’amour.

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