Homer & Langley E.L Doctorow

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Dans Homer & Langley Doctorow dépeint avec talent et noirceur l’aveuglement du vieux vingtième siècle états-uniens. Un roman assez bref où il poursuit sa réflexion sur nos perceptions cérébrales et nos capacités à totalement nous y enfermer.

Après avoir lu Dans la tête d’Andrew, je suis frappé par la continuité de l’œuvre de Doctorow. L’auteur aime les cerveaux malades, les perceptions enfermées dans un monologue où cette réalité dite extérieure finit par se dissiper. Certes, le choix de son narrateur, le Homer éponyme, invite à toutes les extrapolations sur la fiabilité de son narrateur : un aveugle qui devient sourd. Un dispositif aux allures de mauvaises blagues. Mais, dans ce roman Doctorow se laisse porter par son histoire racontée sans faux-semblant. La prohibition, la mafia, les deux guerres mondiales, l’internement des immigrés japonais si bien raconté par James Elroy, la contestation hippie, Homer & Langley nous raconte tout cela sans la moindre pesanteur. Sans doute grâce à cette sensibilité singulière qu’excelle à rendre Doctorow.

À la toute fin de sa vie, Homer revient sur tout ce qui a pu provoquer son enfermement progressif dans un hôtel particulier de la Cinquième Avenue. Par l’aveuglement de son conteur au prénom prédestiné, l’histoire se déroule comme une folie répétitive. C’est la grande idée de ce roman qui en fourmille mais sait les noyés dans un récit sans pause. Revenu de la première guerre mondiale, amoché sans l’admettre, le deuxième frère Collyer échafaude des théories d’une étrange pertinence. Loin des délires racistes et idiots d’un écrivain épuisé, Langley, en accord avec Spengler, élabore une théorie du Remplacement qui structure le récit. Un long enfoncement dans la folie.

L’idée n’est pas bien neuve. Elle est a beaucoup séduit au XIX siècle dont Langley est un pur produit. L’Histoire se répète, les événements et les gens sont remplacés mais superficiellement seulement modifiés. Aucune possibilité de progrès. Langley entasse donc les journaux dans l’espoir de parvenir au journal ultime, celui qui résumera une fois pour toute tous les autres. Il se sent alors condamné à se pencher sur toutes les atrocités du siècle. Un passage, parmi tant d’autre, particulièrement réussi est celui où la déraison de ce projet s’écroule. Durant la seconde guerre mondiale, les deux frères sont démarchés et apprennent le sort des juifs. Le journal total devrait alors inclure les mensonges de la presse.

Comme Dans la tête d’Andrew ce qui intéresse au fond véritablement Doctorow c’est la manière dont nous éludons la confrontation. Sa prose est sombre, empli de héros en souffrance mais surtout se débrouillant pour ne jamais voir l’extérieur. En véritable écrivain, Doctorow sait qu’il s’agit d’une construction, d’un mensonge que l’on veut nous imposer. Bien sûr, au passage, Homer et Langley dénonce le matérialisme ambiant, la fascination pour l’objet.

Le remplacement au centre de ce roman est alors celui des perceptions. Homer n’a pas été aveugle. Pour s’orienter dans la rue, il substitue à la « réalité » ses souvenirs. Homer & Langley montre que nous agissons guère différemment. Au temps de l’ivresse et de sa dissipation, Homer prétend voir ce qu’il entend. Sans doute commence-t-il alors à remplacer ce qu’il perçoit parce qu’il imagine. Doctorow, sans insister, livre alors une pertinente réflexion sur les frontières poreuses entre l’intériorité et l’extériorité. Après tout un aveugle, et nous le sommes tous, voit la réalité à partir de ses déductions. Un romancier serait aveugle et sourd restituant, dans l’envahissement des documents, le retour de ses sensations, leur confusion et cette obsession qui leur donne sinon une réalité du moins un poids.

 

 

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