La faille Isabelle Sorente

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Dans une ambivalente oscillation entre le roman et l’autobiographie, La faille explore avec une précision clinique les blessures d’une galerie de personnages d’une magnifique opacité. Au-delà d’une étude sur un pervers-narcissique, un mari manipulateur, ou du consentement de celle qui jamais ne se laisse réduire au statut de victime, Isabelle Sorente nous livre une profonde réflexion sur la creuse douleur d’être au monde.

Commençons par une légère réticence. La faille me semble très français au sens que ce « roman » est parfois désespérément autobiographique. Une façon de se couler totalement dans un discours sur soi dont, au fond ici, le narcissisme n’est pas en cause. Aucun égotisme chez Sorente grâce à la densité d’une prose obsessive. À titre strictement personnel, ce monologue plein de retours et de hantise manque d’un discours d’accompagnement, d’un élargissement du point de vue, de son réalisme parfois d’une platitude prosaïque déplaisante. Mais Isabelle Sorente est trop maligne pour ne pas s’approprier cette critique.

Ton champs de vision n’est pas assez imprévisible, c’est le peintre qui parle, prends soin de toi.

La faille intègre alors cette réticence. Afin de mettre en scène la souffrance féminine, son acceptation apparente, la prose de Sorente est enfermante. Un soupçon hante le lecteur : son portrait de Lucie est peut-être un dédoublement de l’auteur, une doublure de l’alter-ego de l’auteur qu’est déjà Mina.  Sorente le suggère dans cette belle phrase qui revient tel une basse continue :

S’il est vrai que la même chose revient, encore et encore, sous des noms différents, la fraternité des êtres dissemblables ne peut apparaître que sous la forme de confusion, de discordances et de distances infranchissables.

Mais, ce n’est qu’une piste d’interprétation. Le roman ne conteste pas sa logique interne. Ses dédoublements n’ont pas la profondeur ironique de ceux de Ôé. Là n’est d’ailleurs pas le sujet.

Le portrait d’autrui comme une façon de parler de soi. De glisser discrètement un portrait du double de l’auteur. Des notations brèves dans cette écriture dense. La soudaine laideur de Lucie quand, adolescente, elle tire ses cheveux pour se dégager le front. La satisfaction de la narratrice de le noter dans son journal où, à seize ans, elle ne cesse de s’interroger sur sa présence au monde. Le concret comme manière de camper un personnage parasité par ses réminiscences prosaïques.

Une sorte de démesure autobiographique, une belle et grande confiance dans le verbe qui me fait penser, en plus tenu et moins répétitif, à l’œuvre de Amigorena.Cette même jeunesse parisienne que l’on dit privilégiée et, plus gênant, l’illusion de se placer dans l’air du temps. Le divorce des parents de Mina pour l’élection de Mitterand, sa rencontre avec Lucie pour son deuxième septennat, leur rencontre suivante pour illustrer ce prolétariat intellectuel en manque de sommeil depuis les années 2000, la maturité du mâle dominateur à l’effondrement des tours, la mort lors de cette immondice de « manif pour tous ». Cette allure, disons, très française, dans l’entre soi de l’ouest parisien, apparaît alors comme cette fabrique de l’écrivain d’une tradition romanesque presque déjà épuisée.

Mais, au-delà de ce poussif zeitgest, La faille fonctionne sur une opacité réciproque. Le regard sur Lucile sert surtout à rendre compte de cette incompréhension à nous-mêmes qui nous caractérise :

Lucie m’a regardée, elle a souri à travers ses larmes comme si elle voyait le défaut caché de mon esprit, que je cachais avec d’autant plus de soin que je n’en faisais qu’en deviner la présence opaque, sans pour autant arriver à le définir.

À part cette vilaine répétition d’autant, cette phrase définit bien le projet du livre. La prose de Sorente enferme dans cette inquiétude qui fonde chacun de ses personnages et reste leur principal point de partage. Une sorte de faillite si humaine. La faille multiplie les prises de consciences. Toujours avec cette naïveté magnifique du journal qui s’illumine de la découverte d’un déjà-toujours pour éclairer l’insondable inédit de ce qu’y nous arrive à tous. « Je compris que le seul mensonge vital, le seul vrai mensonge consiste à être gai. » Un exemple parmi tant d’autres de cette pertinence psychologique dont jamais ne se départit ce roman.

Roman des abîmes psychologiques. Le portrait de soi se détourne sur celui qu’il serait trop facile de décrire comme un pervers-narcissique. VDA, élite intelligente, a conscience de ses propres failles et tente d’échapper aux catégorisations hâtives d’une presse poussive. Mais l’écart n’est pas si franc que voudrait le faire entendre Sorente. Son livre est hanté par la recherche d’un précédent. L’enfance peut paraître comme une explication automatique. Ou peut-être seulement trop efficace.

Un examen soigneux des antécédents de chacun de ses personnages qui, pour DVA, devient passionnant puisqu’il se présente comme ce que je nomme une hypothèse mélancolique. Toute dans sa fabrique de l’écrivain, Sorente nomme complexe d’Isis cette propension si humaine à doter de vies imaginaires chacune des silhouettes croisées.  Une reconstruction, au cœur du roman, qui prend tout son sens quand il s’agit de restituer une existence. Notons, au passage, que lorsqu’elle définit, avec ce qui évite le parasitage par le démon de la théorie, la plume de Sorente de dissonantes répétitions.

Sans doute ai-je hérité moi aussi du complexe d’Isis, celle qui réunit les morceaux, l’obsession de relier entre eux des morceaux épars, de reconstituer des trajectoires, un roman n’est jamais loin du rêve de reconstituer un corps.

Hélas, ma réticence initiale ressurgit alors. L’univers de VDA me paraît nausséeux et il est décrit avec une apparente complaisance de détails. Sans doute, une fois de trop, pour incarner l’époque : celle qui ressent le besoin de se doter de coach pour dominer autrui, pour croire dans cette connerie de résilience. Apprendre de nos erreurs et autres fariboles. Des déguisements documentaires pour cette plongée dans cet univers où tout un chacun est censé pouvoir renaître, analyser froidement ses failles. Un peu en somme la dissection menée par Sorente.

Manipulateur pervers, Vincent-Dominique Aubert apparaît comme un cas clinique. Peut-être parfois presque trop emblématique. Mais, en romancière avertit, Isabelle Sorente sait déjouer les attentes de son lecteur. Justement par la précision presque entomologiste de son analyse. À l’évidence, les failles de son personnages fascinants par sa maîtrise hystérique de ses émotions et sa mainmise sur celles des autres lui échappe. « tu ne l’imaginais pas plus retors, plus intelligent ?, tu n’as pas trouvé VDA décevant comme s’il n’était pas tout à fait l’homme que tu croyais ? » Un phrase qui permet de s’écarter des explications psychologiques un peu trop évidentes proposées par La faille. VDA, enfant abandonné, en colère contre ses parents biologiques, contre lui-même et le mystère qu’il ne parvient à maintenir e les rôles creux et douloureux où nous enferme une vie contemporaine d’une absurde maîtrise.n autrui une fois qu’il a trouvé sa faille. Peut-être. Heureusement de son roman-vrai, empli donc de mentir-vrai pour reprendre la terminologie d’Aragon, reste des questions. Une appréhension du monde pleine de profondeur :

Pourquoi les hommes veulent-ils tout ramener au sexe ? Ont-ils peur à ce point de la cruauté ?

 La description de la « perversion » de Vincent-Dominique apparaît alors un faux-semblant. La faille est avant tout un portrait de femme. Sorente soigne particulièrement la description des mères. Toujours émouvantes au-delà dePourquoi les hommes veulent-ils tout ramener au sexe ? Ont-ils peur à ce point de la cruauté ?s failles transmises comme des blessures à leur fille. Le personnage central de son roman, le plus captivant, devient peu à peu Lucile. Elle aussi, comme son mari dominateur, est enfermée dans un rôle et souffre sans accepter de s’y laisser réduire. Toute la grandeur de ce roman est le refus, voire un déni sans échappatoire, d’être une victime excitant la compassion, c’est-à-dire d’être renvoyé à nouveau dans un rôle de petite-fille. En dehors de cette vengeance finale dont Sorente rend parfaitement compte de l’ambivalence, Lucie acquière cette densité d’un personnage énigmatique, peut-être même pas vraiment attachant comme peuvent l’être ceux qui souffrent.


Livre reçu en partenariat avec Livraddict. Je remercie les éditions Folio.

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