Voyage d’hiver Jaume Cabré

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Voyage d’hiver est un recueil de nouvelles trompeur. Jaume Cabré y déploie toute sa palette romanesque et tout son art de la composition. La tonalité grave, mélancolique, parfois faussement rieuse finit par réunir chacune de ses nouvelles autour des thèmes important pour l’auteur : le mensonge, la tromperie dont l’adultère est la forme la plus évidente, le mal transmis par la réapparition d’un objet rare, tableau ou bijou. Un grand roman à découvrir.

Grâce à Acte Sud, la découverte de l’œuvre de Jaume Cabré se fait dans un profitable désordre. Voyage d’hiver date de 2000. Postérieur à Confiteor qui reste, à mon sens, le chef-d’œuvre de cet auteur. La nouvelle ici n’est aucunement un exercice préparatoire, une sorte de brouillon minimaliste retravaillé et développé dans le roman et publié aux moments de disette.

Les premières nouvelles révèlent chez Cabré un talent de nouvelliste insoupçonné. Il maîtrise admirablement cet exercice un peu gratuit dont la chute démontre toute la vision caustique de l’écrivain. L’occasion d’insister sur l’humour de Cabré. Une qualité peu reconnue chez cet écrivain plus habitué à la gravité. Nous pensons par exemple ici à la nouvelle intitulée « deux minutes ». Une expression qui passe d’un personnage à l’autre, de la femme adultère à son mari de retour un peu plus tôt. Mais, cette nouvelle s’avère une mise en abyme du fonctionnement de ce roman. Les nouvelles se répondent, les personnages se croisent, leur musique intime revient et finit par créer un univers romanesque d’une invraisemblable cohérence. Tous les personnages peuvent se définir dans cet éponyme voyage d’hiver.

Pour son malheur, ce qui lui était échu, c’était un très dur voyage d’hiver, qui avait laissé son âme entièrement dévastée.

L’univers de Cabré est feutré. À peine moins que celui de Javier Marias. Le voyage d’hiver est, dans ma crasse inculture musicale, un titre sans le moindre écho. Il est parfaitement inutile d’en connaître davantage pour lire ce qui se révèle décidément un roman.

Inutile de révéler, au risque d’en oublier de parfaitement évidentes, toutes les microscopiques coïncidences entre ces nouvelles. Le plaisir de lecture en serait perturbé. Le plus important me paraît la tonalité qui réunit ces récits. Sans en maîtriser véritablement le sens, elle est contrapuntique. Une sorte de dissonance secrète qui permet de révéler la faille au centre de tous les personnages de Cabré. Avec une tonalité impitoyablement plus cauchemardesque, La maison des épreuves entreprend une narration pleine de hasard et de partitions.

Une partition musicale redécouverte est au centre de la très subtile tresse narrative de ce récit. La première nouvelle raconte comment Pere Bros l’interprète comme son adieu à la musique quand elle ne lui procure plus aucun plaisir. Le roman se referme sur le coup de fil que Pere Bros passe à son découvreur. Celui-ci l’éconduit. On le découvre, pour aller retrouver son seul et malheureux amour, sur la tombe de Schubert. Ceci est le rapprochement le plus évident du Voyage d’hiver.

L’autre concerne un tableau de Rembrandt qui représente un philosophe en méditation. Cabré retrouve à l’occasion de la découverte et de la vente de ce tableau sa verve historique si présente dans Sa seigneurie. Un récit plein de mensonge, de violence et d’usurpation. Un vrai roman en somme. L’occasion d’une autre belle nouvelle : à la mort de sa femme, un mari hypocondriaque, père de trois enfants, apprend à la mort de sa femme et après avoir contemplé ce tableau qu’il est stérile depuis l’âge de quinze ans. Le tableau ressurgit sous une forme où une autre dans chaque nouvelle. Même celles d’espionnage, d’assassinat et de marchandage que j’ai trouvé le moins réussies. De la même façon, des bijoux ressurgissent. Le Mal est toujours présent chez Cabré. Univers sans rédemption, plein de manipulation dont, une fois de plus, sa prose à la diabolique maîtrise est le fidèle reflet.

Ce bref recueil de nouvelles, à peine deux cents pages dans sa version numérique, est une magnifique découverte et un bon point d’entrée dans l’œuvre de Cabré.

 

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