Si rude soit le début Javier Marias

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Dans ce nouvel opus, Javier Marías nous entraîne avec verve et comique dans l’imposture de la mémoire. À travers le récit d’une double trahison, Si rude soit le début dresse un portrait rugueux de l’Espagne durant la transition après la dictature. Dans ce dense et magnifique roman, Marías poursuit surtout sa réflexion sur les illusions qui nous constitue.

D’abord une remarque incidente. Après plusieurs lectures numériques, confié le plaisir de retrouver le plaisir du papier. Surtout pour se replonger dans l’univers de Marías est d’une telle importance. Le support numérique peut induire une fausse contemporanéité. Au fond cette réflexion se révèle sans importance. Il faudrait l’entendre avec cette froide distanciation ironique, cynique si sa pointe d’humour ne l’en dédouanait, avec laquelle Marías donne la parole à son narrateur. Une moqueuse invention de soi, un long commentaire sur l’achèvement auquel le personnage nous-mêmes n’atteint jamais véritablement. Une sorte de pastiche mineur de son style qui permet de se reconnaître ; un exercice d’admiration pour se dévoiler.

Les écrivains singuliers offrent un univers d’une cohérence cauchemardesque. Leur style semble alors inimitable par la répétition d’obsessions. Seule façon peut-être de constituer un imaginaire propre. Chez Marías, au-delà de ses thématiques immuables d’une mémoire fugitive et langagière, le lecteur s’installe dans la continuité de ses livres par l’identification des ombres-portées que sont ses personnages secondaires récurrents. Le professeur Rico, présent déjà dans L’homme d’Oxford, sera spécieusement identifié dans Dans le dos noir du tempsNous retrouvons d’ailleurs, pour un dîner raté au moment de l’épisode le plus dramatique de ce roman, Wheeler. L’énigmatique personnage au centre de Ton visage demain.

Le narrateur de ce roman est d’ailleurs fort proche de tous ceux de Marías, invariablement à la première personne, plein de spéculations, d’observations minutieuses et oisives, attentif à la langue et à la construction narrative de nos mémoires menteuses. Toujours élégant d’évoluer dans un milieu feutré. Pour une fois, il n’est pas polyglotte et nous épargne les variations sur le sens, et donc la perception, ouverte au passage d’une langue à l’autre. Le décentrement sur un autre support ici, pour une fois, ne passe pas par des photos à la fois illustratives et dérivatives. La fascination n’a pas fonctionné, pour moi, sur les deux photos.

Si le début, du roman seulement, peut paraître rude c’est par une succession de courts chapitres où s’enchaînent surtout d’admirables réflexions. Un procédé déjà employé dans Ton visage, demain. Il me semble que le roman se doive de tendre vers l’aphorisme. Une généralité taraudée par la subjectivité ; une vision du monde insérée dans le récit.

Lire à la suite plusieurs œuvres d’un même auteur confine dans une impression d’épuisement. Une familiarité irritante et délicieuse. Les motifs sont retrouvés intacts, seul leur traitement subit de subtiles variations. Zeruya Shalev prend elle aussi ce risque : écrire le même roman afin de creuser des obsessions. L’arbitraire concomitances de ces lectures laisse entendre des coïncidences charmantes. Reprendre le même type de récit s’excuse peut-être dans l’emploi d’un monologue intérieur et sa capacité à interroger nos représentations du monde. Avouons alors que celle développé (toujours avec ces retours et ses reprises d’une admirable cohérence) dans Si rude soit le début suscite des réserves.

  La littérature espagnole n’en finira sans doute jamais de sa volonté de corriger son histoire confisquée. Les séquelles de la guerre civile et de son interminable dictature restent des blessures ouvertes. Plutôt que d’y voir de fastidieux passages obligés, continuer à se demander les raisons de la prudence française à mettre en fiction cet après-guerre tout aussi confisqué. Rafael Chirbes parvient à donner un visage intime à ce drame. Il convient absolument de découvrir sa prose. Javier Marías envisage dans ce roman une période relativement peu traitée en littérature (peut-être parce qu’elle est « confisquée » par le cinéma et la chatoyance des couleurs d’Almodovar, d’où alors l’importance des réalisateurs dans ce livre) : la movida. Aucune pesante reconstitution, peut de croyance dans la nécessité de capter l’air du temps, juste ici la nécessité d’en saisir l’amnésique réconciliation.

Mes réserves quant à ce livre se situe à ce point. Un esprit chagrin y verrait une insistance déplacée sur les séductions juvéniles de la sexualité. Une perversion un rien automatique de vieil homme au regard dont la lubricité parait d’un pathétique hors-d’âge. Chez Marías, surnage toujours une délectation très intellectuelle à se complaire dans le sexe et le stupre. Toujours d’ailleurs une ombre de misogynie dans cet univers très masculin. Une certaine réserve pour ce qui, dans ce roman, pourrait passer pour du cynisme. Hauteur de vue et distinction sociale, l’univers dépeint n’est pas très loin, avec le même humour très sombre, de celui de Cabré.

Mais Marías se montre malin. Toute cette focalisation pitoyable résulte de la sensibilité démesurément subjective de son narrateur peu fiable. Pour parler comme Burnside, avec la même ironie pour cette façon de se méfier de celui qui raconte l’histoire, cette facilité à en faire un passage obligé. Si rude soit le début répond à l’injonction, toujours ironique tant le roman n’est pas le lieu de la morale, de Ôé Kenzaburo : un romancier réfléchit par scène et non par principes.

Marías transmue la sexualité en discours menteur de plus. Il excelle, pour recueillir des confidences, à mettre en scène les mâles forfanteries, cette fragilité qui espère, par impuissance, se faire passer pour du libertinage. Intérêt libidineux scabreux dont l’auteur se joue justement dans sa précision maniaque dans sa description du plus dramatique des épisodes sexuels. Le dénouement apporte d’ailleurs un insidieux soupçon, reconduit ce mensonge initiale sur lequel repose l’histoire d’un couple plein de haine et d’un ressentiment tenant lieu sinon d’amour du moins d’un lien indéfectible. Une histoire de lettre perdue jalousement conservée, une trahison originelle qui contraint à revoir tout son passé.

Pour en faire un jeu de mots facile, cet épisode devient le point aveugle du récit. Si rude soit le début appuie une bonne parti de son récit sur la tardive autorisation du divorce en Espagne. Le narrateur est embauché, par relation familial, comme secrétaire du cinéaste Eduardo Muriel. À ce titre, il est spectateur d’une intimité emplie de rancune avec sa femme Beatriz. Cette haine tenace, ces insultes dont le narrateur (avec une naïveté particulièrement équivoque) souligne l’humour repose sur la poursuite d’un secret. Sans le dévoiler, ceux ayant lu Dans le dos noir du temps pourront se laisser prendre à une reconnaissance autobiographique.  Notons d’ailleurs que Muriel (j’aime l’ambivalence sexuelle de ce patronyme) porte un bandeau sur l’œil comme pour incarner l’œil borgne de l’histoire développé dans tous les romans de Marías.

Très souvent dans ses livres, le voyeurisme est coupablement partagé. Son univers feutré montre des perversions bourgeoises, froides avec un fond de cynisme presque douloureux. Pourtant, quand la description n’est plus théorique, elle se situe au cœur de son projet romanesque. À l’instant de l’urgence, les incessantes introspections du narrateur suspende le temps. Chaque geste est envisagé pour ses conséquences, tout son plaisir tient à une spéculation. Une séance de baise peut alors être étirée à l’infini. L’analyse est un temps mort, une suspension de perception dont Marías rend l’aspect de suppositions. Nos perceptions de la réalité empruntent surtout les bifurcations sur lesquels nous n’avons pas osé nous hasarder. L’auteur interroge le souvenir que nous allons en garder, le dépassement du regret de n’avoir pas esquissé le moindre geste pour réaliser ce qui, tout aussi bien, n’aurait pas pû être.

Avec presque autant de digressions que Marías, nous voilà au cœur du sujet. Une dernière pourtant, pour la bonne bouche. Les éditions Gallimard aime tromper leur lecteur. Pour chaque roman de cet auteur, ils insistent sur le suspens ou la dramaturgie.  Hormis t dresse un portrait rugueux de l’Espagne durant la transition après la dictature. Dans ce dense et magnifique roman, Marías poursuit surtout sa réflexion sur les illusions qui nodans la dernière partie, il ne se passe rien dans les romans de Marías. C’est très bien ainsi. Reste seulement la sourde inquiétude née de l’observation de la fuite de nos existences :

C’est la simple observation qui crée l’angoisse et forge l’intrigue. Il suffit de poser les yeux sur quelqu’un pour que nous commencions à nous questionner et à craindre pour son sort.

 Le souvenir, la façon surtout dont on arrange pour qu’il concorde avec celui que l’on prétend être, est, une nouvelle fois, au cœur de ce récit. De nos jours, le narrateur revient sur sa jeunesse, sur sa naïveté et sur son impression d’avoir une vie empruntée. Le procédé est peut-être un rien trop appuyé

Ce sont là aussi des pensées propres à la jeunesse, ce temps où l’on est encore trop novice en ce monde pour avoir fois dans les événements que l’on vit et dans ses propres agissements, ce temps où tout paraît improbable, du ressort d’autrui, comme si nos expériences n’étaient pas entièrement nôtres, mais nous étaient justes prêtées.

Un exemple en tout cas des phrases tortueuses de Marías. Souvent difficile de consigner des citations de moins d’une demi-page. Un exemple aussi pour montrer la manière dont Marías joue avec la possibilité de livrer un « roman de la maturité ». Impression parfois d’un auteur revenu de tout si il ne s’amusait de cette déférence envers les aînés. Le narrateur est appelé le « jeune De Vere » comme Juan Benet appelait d’ailleurs Marías.

Un procédé assez douteux s’il ne s’agissait d’une stratégie narrative. Le titre de ce roman est une citation tronquée de Shakespeare. De Vere examine le passé de Beatriz mais aussi, incarnation de la bonne conscience de ceux ayant profité de la dictature, du docteur Van Vetchen. Une occasion pour Marías d’examiner notre rapport au temps et la façon dont ses secrets et ses manipulations remonte toujours par la contagion du langage, notre goût du ragot et nos incapacités à le retenir.

« Si rude soit le début, le pire reste derrière nous… » voilà ce que dit Shakspeare dans sa langue. Ce n’est qu’une fois que nous avons hoché la tête et haussé les épaules que le pire est derrière nous, parce qu’au moins il sera déjà passé. Et ainsi le mal ne fait que commencer, le mal qui n’est pas encore arrivé.

La proposition paraît complexe. Au fond, en moins expérimentale et sans jamais perdre de vue son intrigue, elle rejoint la position mise en abyme du narrateur de 10 : 04. Ces deux romanciers nous livre un roman sur l’imposture. Si rude soit le commencement a l’élégance de ne pas mettre en scène celle de l’auteur rendu dans un portrait défavorable.

Plus simplement, Marías envisage ce moment où le passé nous apparaît dans son impossible changement, dans la satisfaction morose à envisager le bonheur de ses improbables dérivatifs. Aucune consolation dans la rétrospection pourtant. Tout s’efface. Reste l’effort acharné pour retenir des bribes, pour porter un jugement qui n’aurait pas lieu d’être, pour accorder trop d’importance à nos petites personnes. Toujours incarné dans une scène : le jeune de Vere surprend une scène d’insulte entre Muriel et Beatriz, elle revient comme une explication de la douleur d’avoir à revoir la tromperie qu’est notre passé.

Le grand intérêt de ce roman n’est pas de proposer un autre roman sur l’histoire de l’Espagne mais d’interroger la façon de rendre compte de la duplicité d’une époque. Dans L’imposteur Javier Cercas interrogeait la leçon de moral à tirer de l’examen du parcours d’un résistant imaginaire. Par la lourdeur de ses perpétuels commentaires, Cercas n’échappait pas à la bonne conscience. À travers le personnage de Van Vetchen échappe à tout bon sentiment. Quand il est trop tard, quand son patron a cessé de lui demander de mener une enquête sur lui, De Vere apprend le parcours réel, par un ragot bien sûr, de ce médecin ordurier. Marías retrace en connaissance de cause un itinéraire, avec cette précision que seules ont les spéculations. Pour raconter à autrui, nous retrouvons des détails d’une précision surnaturelle dans la vie de nos ennemis. Parfaite incarnation de la littérature telle que l’entend Marías.

Ce que l’on raconte sur nous, ce qui aurait mieux fait d’être tu, forme des personnages incarnés. L’attention au détail, aux postures et aux gestes font des protagonistes de cette histoire intellectuelle des êtres de chair. Beatriz reste une figure fascinante. Sa dépression suicidaire, son existence sans grande importance par son attrait pour la répétition, créent cette fascination pour le mystère que nous reste toujours autrui.  Marías excelle à transformer cette énigme en intrigue. Assez étrangement, le lecteur se laisse happer. Malgré mes trop longs commentaires, la lecture de ce roman vous poste en observateur coupable, incapable de détourner les yeux.

Au passage, il me semble que l’intrigue soit mieux tenu que celle de Comme les amours, le précédent roman de Marías. Peut-être justement par sa propension à s’écarter, en de très courts chapitres, de son déroulé pour en faire non le commentaire mais cette si plaisante généralisation, toujours badine et moqueuse. Sans doute par la conscience de la gravité des thèmes de ce roman. Comment construire une existence à côté de quelqu’un d’autre, comment survivre à notre passé, nous en arranger sans l’oublier, le raconter en prenant soin d’intégrer nos incessantes modifications ? Une belle rengaine sur les phrases inscrites, par une institutrice, sur un tableau noire et aussi vite effacées que la présence d’un lézard se réfugiant sous une pierre. Persistante Ôé Kenzaburo et rieuse mélancolie.

Je passe sous silence, conformément à l’injonction du narrateur, beaucoup de thèmes de ce roman afin de ne pas parasiter le plaisir de la lecture qui tient énormément à la découverte de la façon dont, in fine, Marias s’arrange pour les appareiller. Retenons au moins le sceau du secret où se place la volonté d’envisager le passé d’autrui. Avant de porter le moindre jugement, Marias nous invite à nous demander en quoi cette trahison nous a blessé personnellement, quel avantage tirons-nous de nous revendiquer d’une souffrance collective. Cette question sert d’ailleurs de lien entre Van Vetchen et Beatriz.

Si ce long article vous a donné envie de mieux connaître l’univers si particulier de Marias, n’hésiter pas à consulter ma précédente note sur Dans le dos noir du temps.

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3 commentaires sur « Si rude soit le début Javier Marias »

  1. Ce n’est pas la première fois que tu parles d’un livre de cet auteur, donc j’en conclus qu’il serait peut-être temps que je m’y mette. C’est encore une bonne chronique qui donne envie, mais s’il y en a un en particulier que tu conseillerais pour débuter, ce serait lequel ?

    Aimé par 1 personne

    1. Je crois que son meilleur livre est Ton vissage demain. Malheureusement, il n’est pas disponible au format poche et comme il est divisé en trois tomes… Sinon, Un cœur si blanc ou Demain dans la bataille sont très bien et sont sortis chez Folio.

      Aimé par 1 personne

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