Envoyée spéciale Jean Echenoz

envoyeespeciale

Envoyée spéciale se présente sous l’aspect d’un faux roman d’espionnage. Dans une langue magnifique et « ductile », Jean Echenoz met en jeu la possibilité même de raconter une histoire. Mais, plutôt que de se contenter de cette impossibilité, il la traduit dans un roman foisonnant qui fonctionne sur autant d’invraisemblables coïncidences. Une lecture entraînante et maligne.

Sous la couverture des éditions Minuit, il convient de s’attendre à un exercice d’écriture pour un roman qui ne saurait user des codes et clichés du genre. L’erreur consisterait à voir dans Envoyée spéciale un roman d’espionnage, voire une caricature de ce type de récit dont j’ignore tout sauf la complexité de l’intrigue. Dans ce livre, a contrario, Echenoz nous livre un brillant exercice de style.

Néanmoins, l’intrigue de ce roman plaisant, constamment drôle, n’est à aucun moment mépriser. Le lecteur en comprend vite les ressorts, il tente alors de les devancer. Il se paye à bon compte l’impression d’une intelligence supérieure. Avant de comprendre qu’Echenoz se moque de ce déchiffrement. Posture particulière : le lecteur doit s’abandonner au plaisir du texte en sachant que le romancier n’y croit pas. Délicieux jeu de dupes.

Prenons un exemple dans lequel Jean Echenoz se parodie lui-même et toute la tradition des Éditions Minuit (l’ombre du nouveau-roman n’est jamais abolie, « l’aventure d’une écriture plutôt que l’écriture d’une aventure » selon l’antienne remâchée). Dans ce roman la description doit devenir objective, d’une précision maniaque, proche disons de celle de Robbe-Grillet. Elle survient dès l’enlèvement de Constant, l’envoyée spéciale, à l’aide d’une perceuse dont la menace sera tout aussi symbolique que ce rapt censé la conditionnée à son expédition espionne en Corée du Nord. La perceuse ressurgit dans différentes étapes du récit. Surtout, dans l’obligatoire scène de sexe. Echenoz laisse alors le lecteur avec sa honte d’y voir une transperçante portée symbolique.

Heureusement, Envoyée spéciale ne fonctionne pas uniquement par récurrence d’objet. Avec la fluidité de traveling cinématographique, on suit les personnages qui se croisent dans des coïncidences dont Echenoz se rit. Notons au passage le brillant usage des pronoms personnels : ils ne cessent de changer au gré des incessantes interruptions de l’auteur dans son texte. Hormis les barbouzes en charge de la formation de Constance, en dehors du lien qui naît entre cette femme éthérée et ses risibles bras cassés, vous suivez les aventures rocambolesques dans leur platitude quotidienne de Lou Task, le mari compositeur, réticent à payer une rançon. Elle aussi est uniquement un ressort dramatique.

Avec une habilité digne d’un roman policier, le passé de Lou Task, un braquage dont il a fait accuser son complice ressurgit et s’intègre dans une intrigue auquel rien n’échappe. Son ancien complice joue le rôle de ce commanditaire de cet enlèvement pour de faux. Une sorte de plaisir enfantin dans cette écriture dont les artifices sont cesse soulignés mais heureusement peu commentées. Echenoz invente des fausses interviews, immédiatement coupées, pour parler de son style. Un cinéaste de faux-films d’espionnage et un entretien hilarant avec Pierre Michon. Envoyée spéciale offre donc de discrète subversion de cette réalité dont jamais Echenoz ne rend platement compte. Contrairement à Paix à leurs armes, ou la dénonciation du trafic d’armes tient lieu d’accréditation réaliste et documentaire, ici nous entendons Didier Super sur FIP…

S’il est habile, et nous pensons ici à L’air d’un crime,  le roman parodique parvient à sublimer ses codes. Le roman d’espionnage que s’avère (pour ne pas décevoir la déception prévue du lecteur qui s’attend un peu trop à être trompé)  Envoyée spéciale doit offrir une vision du monde contemporain. Echenoz excelle à rendre l’atmosphère parisienne, ses différents quartiers autonomes, tout en se refusant à en faire la moindre description (il laisse cela à des annonces immobilières renvoyée en note de fin de chapitre). L’invraisemblable expédition en Corée a des accents d’une authenticité si renseignée qu’elle devient irréelle. Un pays morne, impossible à décrire car, tel un romancier, on ne vous y montre que ce que l’on veut que vous y voyez. Un arrangement sur les langues pour éviter l’interprète, personnage encombrant. Pourtant aucun mépris pour son sujet : Envoyée spéciale nous rappelle que la Corée reste un ennemi utile. Les protestations sont une duperie. Aussi ridicule que cette volonté de protéger la faune et la flore qui s’est développé dans la zone tampon entre les deux Corée.

S’il fallait émettre une très légère réserve, nous parlerons de cette hauteur hautaine pas si éloignée de celle de Marias. Elle apparaît dans le traitement des relations de couples, leur ordinaire naufrage m’a semblé être traité avec une once de cynisme. Tout au moins la froideur d’en faire uniquement un ressort narratif : Lou Task doit changer de femme puis de maîtresse pour que les personnages se croisent. Une mention spéciale d’ailleurs à ce parolier dépressif. Echenoz donne admirablement à voir la distance craintive des amitiés masculines.

À la toute fin, le lecteur pourrait se demander : à quoi bon ? L’exercice de style est virtuose, la parodie parfaite, sa remise en cause du plaisir de s’abandonner à la lecture fonctionne à merveille, mais que nous en reste-t-il ? Certes, ce flottement poursuit toujours le lecteur. Vaut-il vraiment mieux que l’illusion de croire qu’un roman changera notre vie ou sapera notre intelligence du monde ? Reste la chance de l’oscillation. Néanmoins, je suis d’accord avec (Petite) Peste, une lecture agréable, une onde subreptice et plaisante.

Cette lecture a été entreprise de concert  avec (Petite)Peste @EcureuilBiblio. Je l’en remercie et vous invite à lire son avis ici.

Publicités

5 thoughts on “Envoyée spéciale Jean Echenoz

  1. finalment tu l’as fini avant moi ! je te rejoins bien sur cet avis, surtout sur l’appréciation du style. Je serai curieuse de savoir si je ressens ce malaise quand je l’aurai terminé, mais pour l’instant ce n’est pas le cas haha

    Aimé par 1 personne

    1. J’attends avec impatience ton article pour comparer nos impressions à cette lecture commune dont je ferai état à publication de ta chronique. Malaise, le terme est un peu fort. Flottement pour le moins.

      Aimé par 1 personne

  2. C’était très intéressant de lire ta chronique, j’en avais lu une il n’y a pas longtemps qui n’était clairement pas aussi élogieuse, vu que la lectrice s’était ennuyée, bien qu’elle ait reconnu que l’auteur a bien géré l’écriture.

    Encore un livre qui ne fait pas l’unanimité et où l’avis va complètement dépendre de la perception personnelle qu’on en a à la lecture.

    Aimé par 1 personne

    1. Echenoz a un univers très particulier. On aime ou on déteste. J’ai complètement oublié de mentionner à quel point j’étais resté totalement extérieur à 14, son précédent roman.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s