La dernière partie Wieslaw Mysliwski

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La dernière partie est une découverte toujours surprenante. Par l’histoire d’un homme qui tente de mettre de l’ordre dans son carnet d’adresse et le vide de son existence ainsi exposée, Mysliwski livre une réflexion profonde sur le temps, l’identité et toutes ses ombres et personnes disparues qui nous constituent. Une lecture à conseiller absolument.

Le fil de ce récit semble d’abord ténu. Le narrateur, sans nom ni âge, entreprend de mettre de l’ordre dans son carnet d’adresse. L’argument est certes assez mince pour ce roman épais et dense. Il révèle pourtant une atmosphère d’une précision onirique. À l’exemple de ce carnet d’adresse délicieusement suranné, Mysliwski excelle à ne pas s’encombrer de marqueur d’époque, voire de lieu.  Sa principale question est  : « Je me demande seulement pourquoi l’être humain est à ce point en manque de soi. »

La dernière partie est essentiellement un roman sur la constitution de l’identité. Mysliwski montre les tours et détours de celui qu’on prétend être dans un monologue jamais narcissique, toujours plein d’invention et de remémoration des personnages ayant croisé l’existence de son narrateur.

Il faut avoir beaucoup d’amour-propre pour oser confier sa vie entière à sa mémoire. Finalement, je n’ai que ce carnet d’adresses pour m’aider.

Le narrateur dont le vide existentielle confine peu à peu à cette paisible folie d’une existence ordinaire, ancien peintre, tailleur, étudiant en psychologie, s’interroge surtout sur sa mémoire. Il révèle peu à peu une angoisse panique de se souvenir, de savoir qui, dans ce fatras d’adresses scrupuleusement notés depuis le début de ces études, pourrait lui procurer un semblant de vérité. Mysliwski transforme cette quête un peu vaine en de profonde réflexion sur la façon dont « l’être humain peine à se reconnaître en lui-même », sur l’illusion que l’homme peut avoir de construire une représentation du monde. Au fond, une photographie, un tableau ou même le nom sur un carnet d’adresse.

Amateurs d’illusions, remettez périodiquement de l’ordre dans vos photographies !

Cette enquête sur les représentations de la réalité m’a fait songer à l’excellent À la lumière de ce que nous savons. Des réflexions somme toutes assez connues mais toujours plaisantes à retrouver. La mémoire est un mensonge. Autrui doit nous assurer une existence quand nous n’en voyons pas plus d’une ombre. Une large réflexion, répétitive comme seule sait l’être l’obsession, sur la vérité de nos identités. La composition de La dernière partie est admirable. Le récit s’enchâsse et se poursuit dans une série d’anecdotes, de beaux personnages, qui, avec un indéniable humour, poursuivent la réflexion de l’auteur. Une série d’échos et de correspondance pour accroître cette impression de fantastique intemporel. Faute de mieux, je le qualifie de mitteleuropa. L’ombre de Kafka sans la persécution trop facilement associée à ce nom.

Insidieusement, comme tous les longs monologues où se délite l’identité d’un personnage (Au cœur de ce pays en est l’incarnation la plus frappante) la douleur solipsiste se révèle peu à peu. Ici, elle semble par une mise à la question du temps. Après tout, une interrogation logique chez quelqu’un qui regard les noms qu’il pourrait rayer. Des morts où des inconnus, des noms hérités de sa mère. Ce personnage est d’ailleurs une silhouette discrète et invasive : figure maternelle campée dans le regret de nos impossibles émancipations de cette tutélaire présence.

La dernière partie parvient très souvent à suspendre le temps. Il est pratiquement impossible de savoir d’où et quand parle ce narrateur peu fiable s’exprime. Sans doute dans une sorte d’interminable insomnie. Au cœur en tout cas de son exaspération hallucinée. Le carnet d’adresse, prétexte à de parfaites digressions, incarne alors l’incapacité à se reposer, cette crispation sur soi derrière toute angoisse temporelle :

Lorsque je décide de me reposer, ne serait-ce qu’une heure, une demi-heure, une inquiétude m’envahit aussitôt, et je sens de façon presque physique le temps s’écouler à travers moi, de plus en plus vite, il m’emporte, sans que j’aie rien pour me retenir, rien à quoi m’accrocher.

Souvent, Mysliwski, avec un humour tendre, en connaissance de cause ou pour le moins en empathie, se raccroche à ce carnet. La grande valeur de ce roman est alors de ne jamais céder à la reconstitution nostalgique patiente, pleine de réactionnaires regrets. Lui sait que « Le déclin, en un sens, constitue un état naturel du monde » et qu’il est inutile de se plaindre de la prétendue perte des valeurs et autres vecteurs d’une haine identitaire idiote. Une façon admirable de recentrer toujours ce qui n’est pas un roman à thèse, une pesante démonstration, sur la vie et le ressenti de son personnage principal. La nostalgie est toujours invalidée, traitée avec une ironie souveraine et sereine. À l’image de la quête de ce fantôme que l’on est toujours soi pour soi.

J’écumais de rage sans aucune raison, essayant ensuite de comprendre pourquoi. Des nostalgies terribles me rongeaient, qui, toutes, me semblaient emplies de haine. Non pas du monde, des gens, de la vie, mais de moi-même. La nostalgie, quelle qu’elle soit, n’est-elle pas toujours dirigée envers soi-même ? N’est-on pas toujours nostalgique de soi ?

Une subjectivité parfaitement exacerbée, crédible et captivante à tout instant qui, dans un faux paradoxe, permet de rendre compte du contexte politique de la Pologne. Un mensonge collectif comme le soulignait Marias et qui rejoint ma réflexion sur les dépossédés, cette expression employé par Denis Hollier à propos de Leiris, Sartre et Bataille, tous nés trop tôt pour connaître la guerre. Une obsession partagée par le narrateur : « Je ne l’ai pas connu mais elle m’a contaminé. »

Détrompons le lecteur. Malgré nos commentaires empesés, aucun esprit de sérieux chez Mysliwski. Un seul exemple, le titre de ce roman illustre, peut-être, la dernière partie de poker faite avec le cordonnier, sur sa tombe. Une façon de payer sa dette. Trop tard. L’autre présence, hormis ce cordonnier comique et attachant, est celle amoureuse. Tout au long du récit, le lecteur pressent l’origine de ce vide dans l’abandon de Maria, le premier amour (le seul sans doute) du narrateur.

L’amour, c’est peut-être la sagesse d’affronter ensemble le temps qui passe, comme si le monde passait avec nous. C’est ce qui nous unit au monde.

Dans une très belle stratégie narrative, le seul nom que cherche véritablement à situer le narrateur est celui qui est absent de son carnet d’adresse : celui de Maria. Il ne connaît pas son adresse, craint finalement de la revoir et préfère, comme tout au long du récit élaborer des récits fantastiques, autant d’hypothèses mélancoliques si admirablement transmises par Shalev, imaginer des confrontations et des retrouvailles. Peut-être sommes nous essentiellement ces discours non-prononcés, ces situations à peine effleurées. Tout au long de sa vie, Maria continue – le narrateur au moins nous le fait croire – à lui envoyer des missives, à lui transmettre son affection. Une sort de mystère, le narrateur ne cesse de se fuir lui-même, Maria le retrouve sans effort. Même d’outre-tombe. Une façon, in fine, pour Mysliwski d’évoquer la spiritualité confuse, athée sans doute, qui alimente les discours imaginaires par lesquels nous nous rêvons.

La dernière partie est donc une magnifique découverte. Pas seulement car elle me permet de faciles commentaires, mais par la gravité de son humour, la précision de sa prose pleine de détails et de vies. J’espère dénicher au plus vite d’autres œuvre de ce romancier.

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2 commentaires sur « La dernière partie Wieslaw Mysliwski »

    1. La lecture de ce roman, contrairement à ce que laisse entendre ma note, ne m’a pas semblé trop complexe. La langue est fluide, sans trop de complexité byzantine. Seule la densité du propos ralentis la lecture. Merci en tout cas de ton commentaire.

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