Le frère allemand Chico Buarque

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Le frère allemand est un roman qui explore la partie imaginaire dont nous construisons nos identités. Par la poursuite sur plusieurs décennies d’un demi-frère inconnu et abandonné, dans l’Allemagne nazie, Chico Buarque livre un récit comique, inventif et d’une sourde gravité. Une très belle découverte.

Livre surprenant et qui donne un visage nouveau à ce que je nomme hypothèse mélancolique. Le roman consiste en une longue projection, un monologue jamais rétrospectif mais envisageant toujours ce qui pourrait se passer. Buarque parvient alors à ne jamais tracer une frontière claire entre ce qui se passe réellement et ce qu’imagine que pourrait se passer son narrateur affabulateur, frustré et frère de l’ombre, doublure négative de la vie trépidante prêtée à autrui.

Un chapitre qui explore le roman idéal qui paraît le coeur de cette invention, cette projection fantasmatique, que demeure un roman. Ôé Kenzaburo comme Ben Lerner nous en offrait une très sérieuse caricature. Le frère allemand, le fait avec cette désinvolture qui écarte, ici, de toute satisfaction de soi. Retrouver dans mes lectures la signature, pour ne pas dire les stigmates, de mes obsessions textuelles. Le peu de sérieux de cette projection de soi dans un roman de l’artiste tient sans doute à l’ironie avec laquelle, à mon sens, Buarque traite cet air du temps. Une sorte d’enthousiasme pour l’expérience des limites et autres apories textuelles devient le moqueur zeitgest des années soixante, celle de l’effervescence littéraire dans une Amérique du Sud légèrement décentrée. Ce misérable miracle de la technique narrative moderne dont se moque, en pratiquant de parfaites anamnèses, Ken Kesey dans Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Cortazar et Borges sont abondamment cités mais pour s’en écarter car l’action du Frère allemand se passe au Brésil, à Sao Paolo.

Avec de tels modèles, ce roman est un univers presque purement livresque. Une telle confiance dans la littérature s’avère plaisante, plein d’un enthousiasme certes juvénile mais qui ne cherche à aucun moment à être plus malins que ces personnages. Pourtant, pour les camper parfaitement, un auteur, me semble-t-il, il doit leur restituer un rapport singulier au temps Cet autre fantasmagorie dont nos vies sont constituées. Le frère allemand progresse par de belles ellipses. Chaque chapitre s’empare d’une époque, montre les personnages vieillir, substituer leurs chimères à d’autres plus actualisées. Les furies procédait ainsi mais avec une froideur, une critique acerbe et empathique de ses personnages à laquelle ne se livre aucunement Buarque. Chaleur de la chair, de sa joie poursuivie sans, bien sûr, être apaisée. Le personnage du puîné Hollander reste comique, attachant et ressemblant à tous ceux dont l’existence se passe derrière une barrière de livre.

Une vie de substitution. Le narrateur, comme le veut l’expression convenu, peine à trouver sa place. Buarque en fait un admirable procédé narratif dans un série de portrait en creux de personnages dont l’unique point commun est une forme de dévoration artistique. Le père, bibliophile invétéré, savant paralysé par ses connaissances universelles est, en premier lieu, une belle projection de ce qu’aurait pu être la vie de Francisco de Hollander. Le narrateur ne cesse d’inventer les dialogues qu’il voudrait tenir avec son père, la reconnaissance vainement quémandée de cette figure tutélaire. Il est difficile alors de ne pas penser aux longs monologues partagés par toutes les héroïnes de Shalev. Le frère allemand passe par ce personnage paternel pour transformer le récit en un bel exercice d’admiration ironique. Cette dévotion au livre permet sans doute d’ailleurs d’éviter tout pesant narcissisme.

Vie de substitution aussi par la découverte d’un secret familial éponyme. Francisco s’invente plutôt qu’il ne cherche les traces de son frère allemand. Buarque nous livre alors un portrait inventif et crédible de l’Allemagne dans les années 30, juste avant l’arrivée de Nazi au pouvoir. De chapitre en chapitre, le vieillissement des personnages le montre envahit par les fantômes : le frère allemand disparaît substitué, pour ainsi dire, par le frère véritable, enlevé par la police ou volontairement en fuite. L’énigme ne sera pas résolue. Celle du frère allemand ne sera envisagé que dans sa solution de l’image, par la projection d’un film où il serait possible de le reconnaître.

Lors du voyage finale en Allemagne, le roman livre une dernière piste interprétative. Conformément à une mode contemporaine, le récit aime à assurer de sa vérité grâce à des documents. Le frère allemand reproduit ainsi des lettres et les seuls traces de ce frère fantasmatique. Par la lecture, soudaine mais pas fortuite d’un livre de Sebald ce régime de vérité apparaît dans sa construction. Certes, l’épilogue insiste sur l’ancrage autobiographique de ce récit. Pour la beauté du contresens, je préfère la croire le fruit d’une reconstruction, d’une projection mélancolique qui lui permet d’échapper au récit singulier et sans issu.

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