Un dernier verre au bar sans nom Don Carpenter

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Un dernier verre au bar sans nom est un roman inachevé de Don Carpenter. Presque logique pour un roman sur les affres de la création littéraire et un portrait acidulé du monde littéraire. Avec une prose sèche et incisive, digne des plus grands romanciers américains, Don Carpenter dépasse largement le roman de l’artiste pour une cohorte de personnages admirables dans leurs espoirs trahis.

Je ne sais pourquoi une comparaison à diriger ma lecture. Un vain snobisme profondément agaçant. Bien sûr, il ne s’agit pas de la multitude de figures tutélaires évoquées ici, Kerouac, Ginsberg ou, plus tardivement, Brautigan. Non plus du charme de ce San-Fransisco ou tout le monde est écrivain pas davantage d’ailleurs que Dan Carpenter sombre dans la nostalgie pour un temps où le romancier aurait jouit d’une certaine reconnaissance. Non mais le nom de James Salter m’est venu sans qu’il me soit possible de m’en débarrasser. Sans doute pour la sécheresse de la langue, pour ce vocabulaire volontairement limité, presque autant que la « constellation de mots » qui sans issu nous constitue. Peut-être aussi pour envisager, avec cette sage froideur, une existence dans son passage, ses ellipses, l’inconscience des années de résignation et l’insidieux naufrage de l’existence des personnages de Un dernier verre au bar sans nom.

Au passage, sans vouloir remettre en cause la traduction, excellente d’autant que je puisse en juger, la version française du titre de ce roman me paraît calamiteuse. Osons croire qu’il s’agit d’ironie de la part de l’éditeur qui, à la recherche d’un titre davantage « vendeur », a tripatouillé le titre pour être conforme avec le sujet traité dans tout le roman : les mesquins arrangements du monde éditorial.

À travers les déboires, avec mauvais jeu de mots, de Jaime et de Charlie un couple d’apprentis dont seule la femme, Jaime, accédera au Graal amer d’une publication qui ne comble pas ses désirs, Carpenter décrit une génération littéraire qu’il est difficile de ne pas admirer. Le San-Francisco littéraire post-beat generation aurait tout pour exciter la nostalgie : la confiance dans l’écrit, le temps où de sa plume il était possible de vivre et où les bars étaient des repaires d’écrivains toujours nécessairement peu ou prou marginaux. Don Carpenter est un immense écrivain, l’exactitude de son portrait d’une multitude de personnages gravitant autour de couple, avec de beaux détours pour décrire des individus dont le lien tarde à apparaître, élude toute reconstitution. Au fond, la seule chose dont parle Un dernier verre est l’enfermement dans la création romanesque, la possibilité de se soumettre à sa routine, à résister aux sirènes d’un succès spécieux et aux relations qu’il convient d’entretenir pour y accéder.

Ainsi résumer, ce roman pourrait paraître un livre pour écrivain de plus. Sans doute convient-il pour apprécier sa lecture éprouver un certain intérêt pour cette question. Carpenter cependant sait dépasser son sujet en évitant le narcissisme. Le roman de l’artiste semble souvent répétitif par son narcissisme ou par sa confiance déraisonnable, romantique, dans l’œuvre géniale et incomprise ainsi commenté par ce portrait de l’artiste. Le talent de Carpenter tient au fait que sa propre vision de la création littéraire, sans doute, se diffuse dans chacun de ces personnages. Avec un procédé littéraire diaboliquement voyant, Les furies se fondait sur ce travail souterrain. Sans doute la part souveraine de l’écriture : retranscrire un manuscrit, l’amender, l’envoyer à la bonne personne.

Difficile d’abord de ne pas le reconnaître dans Charlie, l’ancien combattant revenu de la guerre de Corée et encouragé pour cette reconnaissance à écrire l’ultime roman de guerre. Un projet qu’il traînera des années avant qu’il n’aboutisse, massacré par son propre auteur dans un scénario de film probablement jamais tourné. Puisqu’il en a sans doute été témoin Carpenter décrit, avec un sourire narquois mais sans amertume la progressive mainmise hollywoodienne sur toutes formes de récit. Avec raison, il parle d’aplatissement. Avec un peu moins de cynisme, ce passage évoque Karoo

Difficile aussi de ne pas reconnaître l’auteur dans le personnage de Jaime. Un très beau personnage féminin. Carpenter, l’air de rien interroge cette question de l’expérience, de sa prétendue nécessité avant de se lancer à écrire. D’abord, Jaime est paralysé par sa jeunesse, sa croyance de n’être pas capable de parler en connaissance de cause. Mais c’est son imposture relative, le recours à des souvenirs personnels qui lui permettrons de percer dans la carrière. Elle, contrairement à Charlie son mari ne sera pas parasité par les détails, aura ce talent inné du rythme du récit, de son émotion facilement qualifier de mièvre. Peu à peu se dessine alors l’autre sens du récit : Un dernier verre s’organise autour d’une comédie sentimentale. Un très beau récit de vie d’un couple, ses incartades surtout fantasmatiques, et les façons de résister à la réalisation de l’un quand l’autre remise peu à peu ses rêves. Pourtant, tout au long de ce récit se devine l’amertume du triomphe, la confrontation avec notre propre vacuité. Elle me semble assez parfaitement mise en scène dans une longue nouvelle écrite par Jaime à partir d’une jeune fille qui s’est suicidée (sans doute à cause d’un jeu de mots entre l’instrument dont elle joue et la pratique sexuelle qui lui est associée), lentement l’écriture devient une façon d’approcher l’existence de sa fille qui lui échappe radicalement.

Le dernier personnage dans lequel il est loisible de reconnaître les aspirations de l’auteur est tout aussi attachant : Stan, voleur frustré et maladroit, auteur analphabète qui voit dans l’écriture une façon d’échapper à la prison qu’il porte en lui. Une sorte de défense du roman populaire, des façons dont il est standardisé et dont il apporte un succès creux. Notons pour conclure l’art de la construction de ce roman. D’un thème a priori aride traité sans un instant d’ennui grâce à un beau découpage en chapitre court et survolant des existences qui finissent par se croiser. Charlie est d’abord le prof d’écriture de Stan avant que celui-ci ne devienne son conseiller cinématographique. Saluons le travail de Jonathan Lethem, insoupçonnable et rappelons qu’il faut lire son Jardin de la dissidence.

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