Tabou Ferdinand Von Schirach

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Tabou est un roman malin sur l’authenticité, la culpabilité et la création artistique. Même si son aspect policier par le jugement de l’énigmatique photographe Sebastian von Eschburg, ce roman court et dense de Ferdinand von Schirach est de bout en bout plaisant surtout par la série de questions qu’il laisse ouvertes.

Une des plaies, et sa dénonciation semble un nouveau snobisme, frappant celui qui tente de rendre compte de ses lectures est de s’égarer dans les échos et références dans lesquels il dérive. Ainsi, une partie de ma lecture a été subjuguée par une ressemblance plutôt superficielle avec les romans de Martin Suter. La même froideur ironique pour ses héros au désenchantement prétendument contemporain, la même aisance dans la description pleine de détails d’un univers feutré et surtout totalement dégagé des contingences, le même humour d’une caustique distanciation.

Ce lien arbitraire m’est venu pourtant moins d’un création savante, génératrice d’un suspens qui dans Tabou m’a paru artificiel et laissant le lecteur trop extérieur aux motivations de son personnages réduites à un dispositif, par un dérèglement systématique de tous les sens. Cette hypothèse narrative d’une perception des couleurs comme autant de réalités indépendantes, susceptibles de mieux saisir l’essence des êtres, Suter l’explorait déjà dans Le diable de Milan.

Mais, la prose de Ferdinand von Schirach fort heureusement ne se laisse réduire à aucune comparaison. La partie sur l’enfance aristocratique de Sebastian von Eschburg a une précision merveilleuse. Vert paradis enfantin, royaume des impressions mais surtout de la perte. Une manière de long exil intérieur de ce personnage qui, après le suicide de son père, restera étranger à lui-même.

La vérité est atroce, elle a l’odeur du sang et des excréments. Elle est le corps éventré, elle est la tête arrachée de mon père.

Mais Tabou, avec une écriture sèche, insistant énormément sur les actes fautes d’en parvenir à en saisir les motivations, désarçonne très souvent le lecteur. Dans son confort idiot, il se laisse facilement prendre à une fastidieuse reconnaissance autobiographique. Le roman bascule alors dans un récit d’initiation artistique. Après avoir expulsé du domaine familial, chassé de la famille recomposé de sa mère, Eschburg devient photograEschburgphe. Il rencontre alors cette vacuité si parfaitement décrite par Carpenter. Tabou en propose néanmoins une solution par l’image.

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Cette perception déréglée des couleurs devient alors un des motifs de composition de ce roman procédant par touche. Le photographe procède alors par dispositif afin d’atteindre à la vérité plutôt qu’à la réalité des êtres. Ce distinguo byzantins sert d’ailleurs de clés de l’énigme posé in fine dans Tabou.

C’était trop difficile à expliquer, sa pensée était gouvernée par les images et par les couleurs, non par les mots.

Eschburg réalise des œuvres de plus en plus complexe. Ses installations servent de miroir à la prose labyrinthique de Schirach. Il reprend par exemple le diptyque de Goya peignant une Maja nue puis habillée. Le photographe en fait un prétexte pour dénuder le spectateur et se permettre une excursion, plus goguenarde que perverse, dans l’univers de la pornographie.

Nouveau basculement dans le roman. Après un bref récit d’une rencontre amoureuse jamais totalement inaboutie avec la bien nommé Sofia, avec qui « tout serait envisageable, la solitude, le silence », Tabou entraîne le lecteur dans une manipulation policière. Avec un vrai suspens dont il me paraît inutile de dévoiler la teneur, Schirach se permet le luxe de portrait de personnages comme autant de digressions. Un avocat de la défense, Biegler, qui pense que la gentillesse est une duperie et se permet, entre deux magistrales révélations, ce type de réflexions :

Nous avons inventé les dieux à cause de la solitudLe bon hiver.e, pensa-t-il, mais cela nous a servi à rien.

Il aura d’ailleurs le dernier mot, une question pour remettre en cause l’authenticité des faits racontés dans ce roman. Finissons alors comme nous avons commencé : dans une compréhension par résonance. Tabou nous enferme dans un dispositif savant, une recomposition irréelle pour interroger la vérité de nos vies à la manière dont le fait Le bon hiver. Une lecture surprenante qui donne envie de se procurer le précédent roman de cet auteur dont j’ignorais tout.

 

 

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One thought on “Tabou Ferdinand Von Schirach

  1. Sujet qui m’apparaît toujours comme le chameau en plein désert, représentant le double aspect de l’outre et de son moyen de locomotion. A plus d’un titre inévitablement Tabou par ce qu’il apporte. C’est de l’Art ou du cochon…
    J »aime.
    Merci viduité..
    N-L

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