Et quelques fois j’ai comme une grande idée Ken Kesey

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Et quelques fois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey est une de ses lectures si indispensables qu’elle se présente comme un inévitable rencontre. À travers le destin de l’épique famille Stamper et du déchirement du retour au bercail de son dernier né en pleine période de grève, Ken Kesey crée un monde autonome. Une fresque ambitieuse, tragique qui nous emporte comme la rivière au centre de ce roman somme.

Pour dire tout l’enthousiasme, et l’admiration, de ma lecture de cet immense roman, commençons par la fin. Pour transmuer ce roman en infiniment plus qu’une linéaire saga familiale, Ken Kesey soutient le peu de rationalité qui nous intime nos choix. Depuis Tolstoï, le roman s’empare de cette pensée magique afin de rendre nos itinéraires aléatoires. Et quelques fois j’ai comme une grande idée explore toutes les facettes des justifications que nous pouvons trouver à nos actes.

Prévenons d’emblée le lecteur que la singularité de la prose de Kesey tient à ce peu de rationalité axiomatique. Un style personnel déroute nécessairement, Et quelques fois… désarçonne d’abord très légèrement par l’enchaînement, sans transition ni effet d’annonce, des monologues intérieurs de ses différents personnages le tout savamment amalgamé à une narration à la troisième personne. On s’y habitue et l’ensemble devient d’une évidence transparente, pour ne pas dire coule de source pour d’héraclitéen jeux de mots douteux.

Cela signifie que c’est la seule façon que nous avons de nous voir nous-mêmes : en regardant les autres, reflétés à travers des toiles d’araignée, du haut de la fenêtre d’un grenier.

Une ds grandes beauté de ce roman tient à sa manière de se développer autour d’une intrigue tragique, par nature minimale. Lee, le dernier fils de la famille Stamper revient dans cet Oregon sauvage, au sein de sa famille de bûcherons mal dégrossis, animé par un sentiment de revanche contre son frère Hank, poursuivi surtout par la certitude de l’inanité de sa comédie d’études universitaires. Mais cette jalousie se révèle une construction parfaitement fantasmatique, inopérante pour le moins.

je me suis mis à soupçonner que le fin mot de l’histoire dépassait peut-être largement ce dont, l’un comme l’autre, nous avions conscience…

Une sorte donc de pensée magique qui surpasse les motivations banales de personnages rendus profonds et attachant par l’attention prêté à leur moindre pensée. Une pensée magique pour explorer la confusion spirituelle, ce point aveugle du roman. Elle transparaît dans une jolie parabole où l’on se rappelle que Kesey est avant tout connu pour être l’auteur de Vol au dessous d’un nid de coucou. Une parole en italique comme toutes celles dont l’identité est obscurément insaisissable, nous raconte ce paradoxe soulevé par un interné : pour supporter la solitude faut-il apprendre d’abord à se supporter soi ou faut-il d’abord composer avec autrui ? Après avoir atteint à ce que René Crevel appelait la « solitude essentielle », ce fou se confronte alors à une réalité qui le dépasse, celle donc de laquelle s’exprime Et quelques fois j’ai comme une grande idée.

Il ne s’agit bien sûr pas seulement d’une revanche entre deux demi-frères. Pour Lee, enfant chétif et se croyant en fuite, il s’agit d’atteindre à l’«ultime forteresse » trouver chez son frère ce qu’il ne parvient pas à trouver en lui. Reconquérir la fierté qu’il avait troquée contre la pitié. Dans cet univers rude, d’une virilité sensible (enfermée dans ses difficultés à exprimer ses sentiments) cela passe par relevé des défis idiots et mortels. La fin du roman est un nouveau défi lancé à la famille Stamper, une façon sans doute de se noyer. Le titre contient implicitement cette idée, comme un de ses vieilles rengaines populaires où s’exprime notre commune sentimentalité. Carlos Salem l’exprime avec une pertinence rieuse.

Et quelques fois… est aussi une œuvre majeure par l’inscription collective qu’elle décrit. Le roman américain tente très souvent de déterminer un caractère nationale qui, surtout chez Kesey, ne flirte avec aucun nationalisme révoltant. Il s’agit bien sûr avant tout de trouver un endroit où aller comme le met si admirablement en scène Penn Waren. Kesey lui rend ce sentiment national dans cette nature sauvage (insuffisante traduction de la wilderness et de son mythe de la frontière) mais aussi dans l’histoire des luttes syndicales, de ce sentiment de communauté qui existe surtout grâce à ceux qui en refuse les règles. Le grand roman américain ne saurait ignorer l’individualisme qui fonde la conscience de cette grande nation.

Après une tentative de suicide risible et terrible (pas d’ailleurs sans évoquer celle qui lance l’intrigue de Mailman), Lee retrouve ses souvenirs d’enfance et surtout affronte ce constat : « personne ne peut rentrer chez lui ». Nos souvenirs ont vieilli, ont perdu la réalité que peut être il n’avait pas véritablement. «Et puis, il y a certaines choses qui ne peuvent pas être vraies même si elles se sont effectivement produites. » La fragmentation narrative assez redoutable de Et quelquefois… s’explique ainsi. Farci de ses études toutes récentes, de cette confiance dans l’invention textuelle des années soixante dont témoignait déjà Le frère allemand, Lee pense parvenir, dans ses parfaits stream of conscienness, parvenir à une certaine lucidité sur lui-même : 

je veux dire ici et maintenant, depuis ce moment particulier où je suis capable de courage et d’objectivité grâce au miracle de la technique narrative moderne

Dans ce type de littérature, celle d’une ambition à laquelle peu aujourd’hui s’ose, le souvenir devrait être une analepse. Kesey montre clairement la prétention de retrouver ce temps intact. Lee, à son retour au bord de la rivière, croit, tel Ulysse, être accueilli par le vieux chien de son enfance. Malgré son caractère frustre, Hank, son demi-frère, ne le détrompe pas. Dans sa sagesse primitive, il sait qu’il existe des cas « où vaut mieux pas être trop doué pour certains trucs comme l’arithmétique.»

Chaque personnage de cet immense roman entremêle ses souvenirs à la narration de cette grève à laquelle s’oppose la famille Stamper. Kesey parvient à rendre compte de la vie dans une communauté rurale à travers une multitude de personnages. Tous sont perclus de pensées, enfermé dans leur point de vue. L’histoire s’enchaîne néanmoins par sa fatalité perçue par tout un chacun.

Fort heureusement dans un si gros roman (791 pages dans son édition numérique), la vengeance fraternelle n’est qu’un morceau de l’intrigue. Une particule au sein d’un univers infiniment plus large. J’avoue une sympathie particulière pour Teddy, le barman qui ne supporte plus les blagues pesantes sur son alcool frelaté, qui guette dans les différents visages de ses avides consommateurs, une inassouvissable terreur du noir.  Tous les membres de cette communautés sont donc animés par des peurs irrationnelles. Kesey se révèle un grand romancier par ses capacités à les mettre à jour dans leur grandeur effroyablement pragmatique. Celles de Daengler, l’envoyé syndicale couvert de mycose à cause de l’humidité et qui consigne de fragiles aphorismes, celles d’Evenwrite qui s’inquiète d’avoir choisi son camp, celles de Henry, l’ancêtre Stamper qui donne un visage de la fondation mythique des États-Unis avec ce goût panique de la fuite, celles des conjurations de Jenny l’indienne. La liste serait trop longue, il faut les découvrir au sein d’un récit entraînant par sa perpétuelle et sourde menace. Concluons néanmoins sur la scène de la mort de Joe Ben, l’infatigable et joyeux déchiffreur de signes, toujours dans l’espoir, noyé sous une grume (il ne faut pas rechigner sur le vocabulaire pour se plonger dans ce roman, d’une manière d’ailleurs moins marquée que dans La nuit la mer n’est qu’un bruit) et dans une torpeur de l’agonie affreusement disséquer.

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