L’alphabet des flammes Ben Marcus

 

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L’alphabet des flammes est un roman d’une intelligence diabolique et déroutante. Sous les allures apocalyptiques d’un roman d’anticipation, Ben Marcus y met en scène la fin d’une humanité malade de son langage mais aussi de sa vie intérieure sans porte de sortie. Une très belle découverte que ce roman reconnu mais, sans doute, peu lu.

Il est des écrivains discrets, des contemporaines clandestins, reconnus mais dont l’existence peine à s’imposer au goût du grand public. Tant mieux dans un sens : snobisme d’une communauté inavouable. Internet garde néanmoins trace de ses présences remarquables, trop complexes pour accrocher à un discours vendeur. Je pense ici, sans grand rapport avec Ben Marcus, à un écrivain rare comme Claude-Louis Combet. À ce propos, une question froidement mise en scène dans ce roman est la possibilité d’une sexualité en dehors du langage, en dehors d’un érotisme qui tente de prêter sens et révélation à un acte dont Ben Marcus rend parfaitement, hors de sa sentimentalité, l’éphémère satisfaction.

Une critique souvent associé à cet écrivain aussi clandestin que l’univers dans lequel il nous plonge est d’être un écrivain pour écrivain. Sans doute n’est-ce pas tout à fait faux. Le thème de L’alphabet des flammes semble corroborer cette hypothèse. Le langage, par l’entremise des enfants, devient une maladie contagieuse. Le roman se montre alors clairement spéculatif pour ne pas dire spéculaire. Pourtant, Marcus définit l’ambition (hautement comblée) de ce roman en parlant d’un autre livre, supprimé par la volonté de son auteur, un gourou planqué seul à même de comprendre cette maladie du langage : « Le livre était une dangereuse spéculation, une attaque contre la réalité. »

Dans ses vertigineuses réflexions, L’alphabet des flammes s’en prend directement à notre réalité, à ses mensonges recouverts d’un langage un peu trop usuels. Ben Marcus se révèle alors un immense écrivain : enserrer la contagion du langage exige une précision extrême dans son emploi.

Obnubiler. Un bon mot pour dire la stratégique inattention dont il fallait user à l’égard des enfants.

Ou encore, le portrait acide de la famille dans les termes dont elle abuse. « Quel joli tableau on pourrait dresser autour du mot Désolé.» La vie de couple résumé en un seul mot. Le portrait familial paraît plus pertinent encore quand il envisage l’adolescence décrite sous l’angle de la démission parentale. La fille de Sam et de Claire, Esther, a des répliques cinglantes inoubliables surtout quand elle s’empare de voir sa mémoire et son idendité amalgamée dans le roman familial, appeler par des noms d’animaux sans singularité, quand elle remet en place l’amitié juvénile implorée par son père.

Dans L’alphabet des flammes transite un humour diablement sérieux. Écrivain pour écrivain, Marcus l’est dans sa maîtrise et son jeu de références constantes, souvent hermétiques et inventés à l’exemple d’un Borgès. Son roman d’anticipation se dote alors, logiquement ou presque, d’une inscription mythique. Son titre, par exemple, vient d’une tradition kabbalistique. L’atmosphère de ce grand œuvre (au sens le plus alchimique donc) m’ a constamment rappelé celle (plus ancrée dans une bonne conscience écologique), celle d’un futur renvoyé à son passé du magnifique Scintillation.

Roman pour romancier. Un des thèmes de L’alphabet des flammes est cette capacité de verbalisation intime. Peut-être est-ce ce qui « sauve » Sam. Une salut en demi-teintes bien sûr. Nous le savons depuis Peros, celui qui croit se sauver par l’écriture est foutu. Marcus donne une valeur spirituelle à cette capacité de verbaliser ce qui nous échappe, le domaine exact de la littérature donc. Une façon pour moi d’évoquer cet humour toujours un peu trop sérieux, démonstratif à force peut-être de se vouloir contagieux pour coller au thème du livre. Marcus décrit les étranges cérémonies de ces « juifs sylvestres » bientôt exposé, en raison de la clandestinité de leur culte et de leur cérémonie, à la vindicte, à la beauté aussi du blâme électif.

Une science-fiction délicieusement démodée, toujours artisanale. Chacun dans son coin bricole ses échecs, élabore sa mélancolie de la résistance pour emprunter à un autre écrivain hongrois dont la vision apocalyptique est assez proche de celle de Marcus. Démodée mais aucunement réactionnaire. L’alphabet des flammes dans sa mise en abyme de l’aporie romanesque évite les creuses diatribes contre la prétendue déchéance de nos moyens de communications ou d’un langage nouvellement vicié. Pour Ben Marcus le langage est déjà-toujours corrompu pour employer la langue de cette modernité dont ce roman se moque. Peut-être d’ailleurs le seul échappatoire à cette dévaluation de l’ironie constante est de la systématiser.

Rendu à ce point de ma note de lecture, le lecteur aura sans doute compris que La part des flammes désarme toute parole critique. Comment taire le commentaire ?, comme s’interrogeait Georges Steiner, est un autre thème de ce roman déstabilisant. Une pensée existe-t-elle en dehors de sa tension vers l’expression, en dehors de son prisme mensonger du langage. Par une preuve note sur l’aveu d’un crime, sur la libération que serait censé porter le langage, Marcus rejoint une des plus belles obsessions de Javier Marias.

Le langage est un leurre, la révélation est entendue. Ben Marcus l’emploie admirablement, il nous trompe, nous déroute, s’en amuse et toujours laisse l’espoir eschatologique (pardon !) d’une illumination ironique bien sûr. Un seul exemple, dans la deuxième partie, celle qui concerne (avec une logique moqueuse) la recherche d’une solution collective, Samuel est engagé pour produire des alphabets de substitution testée sur des malheureux cobayes (trop heureux d’être intégré à un hypothétique salut collectif). Du moins le croit-il. Mais peut-être cet effort est encouragé comme un vain divertissement. Sam finit par le produire comme un leurre, il rend alors, et toute la maîtrise narrative de Marcus éclate dans ce type d’anecdotes, des leurres à une recherche plus secrète, voulue conservée intimement. Ce leurre est peut-être l’image la moins incertaine du travail (en son sens le plus torturant) de Ben Marcus, inventer un langage de substitution qui servent uniquement à communiquer le doute et l’incertitude.Une sorte de confession décalée de la poétique du romancier qui se retrouve dans la revue hallucinée, fragmentée, Preuves « Une tranquille incertitude est peut-être l’état d’esprit le plus sain. »  Le lecteur de L’alphabet des flammes est certes constamment plongé dans cette intranquillité chère à Pessoa.

Le lecteur sait, croit le savoir comme durant tout ce roman, qu’il convient de se méfier de ce narrateur peu fiable. Surtout parce qu’il est impossible de le prendre franchement en défaut. La critique est prise elle-même dans ses failles : impossible d’être plus malin que l’auteur. Notons seulement, la belle langue, fluide et souple, simple et trompeuse, dont s’abreuve cette prose à la fois minimaliste et susceptible d’évoquer l’atmosphère d’un univers dépourvu de tous signes indicateurs. Une sorte de plongée mentale dans les dérèglements de Sam. Pour l’évoquer par l’image, j’ai pensé durant toute cette lecture à l’ambiance, folle et paranoïde, underground (à la lettre) et contestataire, d’un Daniel Clowes.

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Il semble alors que la terrible érudition dont ne cesse de faire preuve Ben Marcus est un leurre de plus. Au-delà de tous langage, en-deçà de toute communication, Sam se souvient des différents type d’alphabets, énonce cette citation de Nietzsche peut-être à la base du déclencheur de ce roman :

Si je pouvais retrancher quelque chose du monde et retrancher jusqu’au souvenir de cette chose, de sorte que le monde progresse toujours plus avant sans qu’il soit possible même que cette chose existe à nouveau, ce serait le langage qui pourrit à l’intérieur de ma bouche.

Affectation d’écrivain. Peut-être. Retenons plutôt, en dépit de cet esprit de sérieux dont Ben Marcus s’extrait avec une intelligence trop grande, la façon dont l’auteur contourne savamment les clichés et les «formes les plus assassines de la banalité. » La toxicité des enfants, leurs perversions polymorphes, est plutôt rafraîchissante. Sans vouloir dévoiler une intrigue, au suspens tout relatif, l’invention d’un antidote momentané nommé Jeu d’enfant, le substrat de l’adrénaline enfantine née peut-être de croire dans nos histoires, montre la façon dont la procréation reste une manière de cannibaliser sa progéniture, pour le moins hypothéquer son devenir.

Dans la bouche de son personnage le plus énigmatique, gourou expérimental fasciné par le prétendu secret juif, Marcus transmue l’attachement parental en moyen de pression social. Et pourtant, la famille, la banalité de sa confession d’une quotidienneté intime, reste un refuge incertain. Un trou où s’enterrer dans une communication certes déterre mais l’unique mensonge à notre portée. Évitement de la banalité qui pousse à explorer assez peu une hypothèse : l’emploi enfantin, poétique, du langage. Mais, sans doute, mon incompréhension est la réception attendue de L’alphabet des flammes.

Se confronter à sa propre ignorance, avouer sa fascination pour la tradition kabbalistique judaïque dont j’ignore tout au presque. L’alphabet des flammes serait, dans une incompréhension voulue pour égarer le non-initiée, la langue secrète, mystique donc, où le fondamental pacte d’alliance pourrait être à nouveau sceller. Avec brio, Ben Marcus joue à la fois sur les illusions dont se berce Sam, sur la complexité de cette révélation qui est peut-être foutraque et aussi sur l’image d’Épinal de la représentation juive par des fantasmagories vaguement antisémites. Pour donner un exemple de ce qui paraît limpide sous la plume de Marcus, Sam croit tromper LeBov dans son illusion de réunir un quorum de dix juifs. Le langage dans L’alphabet des flammes est l’outil nous servant à nous duper nous-mêmes en croyant tromper autrui.

Pour se maintenir dans cet imaginaire juif, pour ma part puissamment mal connu et donc fortement prodigue en image de substitution, il s’agirait de « dédire le dit » comme le disait Emmanuel Levinas. Au fond, le seul langage que parvient à supporter le narrateur est celui d’un monologue créant des variantes dans son histoire spéculative. À la toute fin, il faut se demander si Sam n’est pas resté au fond de son trou, a pratiqué ses rites clandestins un peu minables, dans une cabane à la Thoreau pour animer l’âme américaine. La seule façon de guérir (même si la fin n’est nullement aussi joyeuse) de cette maladie du langage est de la refourguer à autrui, de continuer à espérer dans ces projections de la famille de rêve, de continuer à laisser accroire que ce récit dédit une vérité sur soi-même qu’il convient de cacher. Avec un humour plus narcissique, Ben Lerner, proche pas seulement par le prénom, ne proposait pas autre chose dans 10 :04.

L’alphabet des flammes exprime au fond (du trou) une poétique d’un renouveau romanesque par la valorisation de l’échec personnel. Échouer mieux, on le sait, était le sens de l’écriture pour Samuel Beckett. Ben Marcus ne propose pas autre chose. « Des échecs, dans tous les sens imaginables. » Telle paraît l’histoire de Samuel. Mais, elle exprime ici une poétique romanesque novatrice en tant que ces échecs sont la voie d’accès prioritaire, ce tuyau orange qui sert de medium à une communication élective,  Pour Marcus, écrire un roman d’anticipation est se confronter à l’effondrement, à cette réalité qui serait, selon Georges Bataille, l’impossible : « L’Histoire semble démontrer que l’impossible est la chose la plus probable qu’il soit. » Si la littérature veut en rendre compte sans doute doit-elle s’acharner à rendre compte des impasses personnelles.

Roman d’anticipation en abyme, L’alphabet des flammes offre dès lors un visage à notre contemporain. Marcus est trop malin pour se laisser prendre à la réprobation morale. Pour lui, la devise de notre époque serait : ils le savaient mais n’en disaient rien. Suggestion dans cette réflexion sur la vie intérieure d’une critique de l’extériorisation de nos vies intimes, répandus sur le réseau, trop affichée peut-être pour atteindre au recueillement. Cette façon de se sentir étranger à soi-même comme stigmate du contemporain, de tous ceux impossibles qui vont nous tomber dessus :

Ma propre réaction, ma propre interprétation, mes propres sentiments n’avaient d’ailleurs que peu de pertinence pour moi.

Une formule idéale pour conclure une note critique.

 

 

 

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