Les pièges de l’exil Philip Kerr

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Dans ce neuvième volume des aventures rocambolesques et cyniques de Bernie Gunther, Philip Kerr nous sert, avec sa verve habituelle, une lecture distrayante et instructive. Dans Les pièges de l’exil le roman historique explore des événements méconnus, tragiques, et son héros fatigué y promène encore ses définitifs désenchantements.

Je pense avoir lu presque tous les volumes des aventures de cet impayable détective, ancien SS, ancien flic et détective d’hôtel ayant connu, de Katyn à Prague, toutes les horreurs du Reich hitlérien. Tous ou presque à cause d’une certaine lassitude qui s’installe chez le lecteur.

À la longue, les dispositifs paraissent se répéter : Gunther, toujours sous une nouvelle identité, revit ses souvenirs à partir d’un contemporain posé comme exotique. Dans Les pièges de l’exil, Gunther est redevenu concierge d’un hôtel de luxe sur la Riviera. Kerr excelle à rendre l’atmosphère d’un lieu, d’une époque surtout si elle est dure et trouble. Dans plusieurs de ses précédents romans, notamment celui se déroulant en partie à la Havane, ce dispositif n’est qu’un prétexte avant de replonger dans une autre époque. Le système fonctionne ici avec un tout petit plus de discrétion. Le passé sert d’explication un peu trop limpide au présent tordu vécu par son protagoniste.

L’autre réserve sur cette lecture tient sans doute au cynisme de Gunther. Parfois, un peu en pilotage automatique. Le romancier paraît être prisonnier des traits de caractère de son personnage. Sans doute par un souci de réalisme psychologique. Passer par deux guerres, une infinité d’horreur, suffit à justifier la brutalité du propos et, peut-être, contraint à une désillusion sans lendemain. À la lecture de l’indispensable Anatomie d’un soldat ou du limpide Grand incendie, Kerr semble faire, par économie narrative, bon ménage des troubles indécelables de cette guerre. Alors, bien sûr Gunther est vaguement homophobe, misogyne envers des femmes nécessairement fatale et manipulatrice. Le plus gênant est d’alors deviner derrière ses attachantes fanfaronnades une partie du point de vue de l’auteur. Kerr reprend tous les codes du polar, du roman d’espionnage aussi hélas (le lecteur est ici un peu moins perdu), sous le prisme de son personnage, avec un minimalisme toujours parfaitement rythmé.

Nous ne parlâmes de rien en particulier, sujet sur lequel je suis une sorte d’autorité.

Fort heureusement, ce roman, à la construction addictive, joue d’une écriture toujours admirable. Le titre original insiste d’ailleurs sur une des obsessions qui construisent à mon sens le roman à vertu historique : l’impossibilité de conserver le silence. Toute l’intrigue des Pièges de l’exil repose sur des aveux toujours détournés, instrumentalisés comme moyen de pression ou accréditer pour enfoncer une mensongère accusatrice. Au fond, les romans de Javier Marias n’ont aucune autre toile de fond.

Philip Kerr a toujours été d’une redoutable habilité. Il sait parfaitement flatter son lecteur, le duper en lui laissant accroire lui révéler des faits historiques méconnus. Horribles à l’évidence. Nous retournons dans cette outre-terre qu’est devenu Konisberg. Le principal opposant de Gunther y aurait été le responsable d’une des pires catastrophes maritimes afin de détourner la « chambre d’ambre ». Un joyau à soustraire à l’invasion soviétique.

En art comme dans la vie, les choses ne sont pas tout à fait ce dont elles ont l’air.

L’ultime flatterie en direction de son lecteur est de donner une certaine profondeur à son polar afin de déculpabiliser le divertissement, d’une efficacité sans faille, livré à son plaisir. Avec un indéniable talent, Kerr nous livre un magnifique aperçu biographique d’un des auteurs anglais les plus mystérieux : Somerset Maugham. Sa vie, à l’image de celle de John Clare pour évoquer une autre biographie parfaitement romancée, est labyrinthique à souhait. Avec la précision toujours si bien renseignée caractéristique de ses romans, Kerr évoque parfaitement ce personnage, sa décadente frivolité mais aussi sa grande lucidité. Bien sûr, ce portrait est aussi mensongère que la femme avec laquelle Bernie Gunther couche. Toujours dans un monologue, Kerr interroge d’ailleurs le masochisme des personnages de polars contraint par les créateurs à des choix sus désastreux.

Une certaine profondeur artistique déculpabilisante donc. L’apparence de ce que nous nommons réalité sont une tromperie, un tabou peut-être, Kerr nous les offre comme un dédoublement. Toujours pour lui, cette évocation artistique, réduite au personnage de l’écrivain espion, sert à dédoubler la réalité ici clairement fictive. Piège peut-être du roman historique : il se doit d’évoquer les figures attendues d’une époque. Au passage, Les pièges de l’exil se permet donc un portrait de cette aristocratie universitaire (dont À la lumière de ce que nous savons montre d’ailleurs l’indéboulonnable continuité) attirer par le communisme comme par une double-vie à laquelle les aurait préparé leur homosexualité alors criminelle.

Il ne faudrait pas pour autant en conclure à un mauvais roman. Philip Kerr connaît précisément son métier : produire du roman populaire intelligent, renseigné et surtout amusant.

 

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5 commentaires sur « Les pièges de l’exil Philip Kerr »

  1. « En art comme dans la vie, les choses ne sont pas tout à fait ce dont elles ont l’air. »
    Que j’aime cette pensée profonde. Elle va si bien à ce qui va et vient aujourd’hui et qui Dimanche donnera un résultat victorieux mathématiquement contestable !
    N-L

    Aimé par 1 personne

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