Le chardonneret Donna Tartt

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Long récit initiatique, Le chardonneret nous raconte, sans assez d’ellipse, l’itinéraire tourmenté de Théo Decker depuis la mort de sa mère. Par cette histoire classique d’un vol de tableau et ses conséquences imprévues, dans un style effacé, Donna Tartt livre une réflexion plutôt fine sur l’usurpation au cœur de nos existences et sur les secours ambivalents de l’art seuls à mêmes de brouiller la frontière entre le bien et le mal.

Le lancement de ce roman massif tarde à entraîner le lecteur. Sans doute parce que le style semble d’abord un peu trop parfaitement effacé, idiot parfois même de se confondre avec une fausse naïveté. Il faut une bonne centaine de pages pour comprendre que ce recours à une stricte narration interne empathique est un procédé stylistique : Le chardonneret livre le point de vue d’un adolescent de treize ans, égaré dans la normalisation adolescente contemporaine, tout au moins le point de vue que lui prête l’adulte camé qu’est insensiblement devenue Théo Decker. Il s’agit, au fond, du même dérivatif narratif que celui mis en œuvre dans Les furies : le roman contemporain, surtout américain, aime explorer la vacuité de nos existences, le point de vue des personnages semble alors désagréablement creux, platement cynique. Fort heureusement, dans Le chardonneret, cette dénonciation ne vire jamais dans le ressentiment théorique.

Tant que nous sommes dans la réserve, peut-être à cause de cette inattention où s’ébroue la lecture des vastes romans, j’avoue n’avoir rien compris à ce qui sert de scène centrale à ce roman. Le chardonneret a reçu un accueil critique plutôt mitigé, sans doute à cause de cet acharnement imbécile des éditeurs a présenté l’intégralité de leur production sous la bannière du thriller. Le chardonneret n’appartient en aucun cas à ce type de livres où la construction se joue, souvent avec une certaine vulgarité consciente de son efficacité, de l’intelligence du récit. Tartt a peut-être souhaité mimer cette économie au cordeau. Pourtant, elle n’atteint jamais tout à fait cette évidence visuelle. Elle n’atteint pas non plus à cette tension inquiétante, détaillée, que touche du doigt l’envoûtant Toxique.

Au fond, ne rien voir clairement dans cette scène d’attentat au Met n’est pas si important. La description m’a paru interminable et fumeuse. Théo Decker précipite son destin durant ses instants : il ne meurt pas car il poursuit une jeune fille qui demeurera son amour malheureux. Le véritable centre de ce récit s’écrit alors en volutes autour du sentiment d’usurpation, de cet artifice qui trouvera alors une solution par l’image, l’art en proposant bien sûr une image privilégié.

Expliquons-nous. La partie la plus réussie de ce roman plaisant reste celle très classique, celle qui s’empare du destin d’un orphelin. Un prophète américain ne saurait avoir d’autre destin ; par héritage anglais sans le moindre doute. Le chardonneret dépeint une atmosphère à la Charles Dickens avec un indéniable talent. Une façon de croire en son propos, de revenir aux sources du roman populaire, Tartt nous propose dès lors un roman très dix-neuvième siècle. Ne serait-ce que par ce symbole, double bien sûr, qui scelle le destin de Théo Decker.

Un signe d’élection est toujours usurpé. Théo dépouille un mort de sa bague et vole le tableau éponyme. Tout le récit est là dans une sorte de concentration invraisemblable à laquelle il est si plaisant de se laisser prendre. Notons au passage que l’écriture de Tartt acquière toute sa consistance, toute sa discrétion lapidaire, quand elle se cantonne dans la prosopopée, la description de chef-d’oeuvres toujours ancien, reconnu. Le chardonneret, ce tableau volé sera toujours absent, invisible et sans doute à ce titre parfaitement décrit dans la fascination qu’il exerce.

Un si long roman permet à Donna Tartt de déjouer les attentes de son lecteur. Une grande partie de l’action se déroule dans le milieu feutré de l’art, de Park Avenue et donc dans ce New-York fantasmé, d’un autre âge. Théo Decker sera ensuite  recueilli par la famille Barbour, une élite intangible, puis par Hobbie, un restaurateur de meubles anciens. Un récit hors du temps, aux allures de contes de fée si on ne méconnaît pas le pessimisme foncier du genre. Mais, ce luxe lasse. Le roman prend ses aises dans l’outre-monde, dans l’usage de la drogue dont la description, si précise devient pénible

L’acte – son éternité – m’avait propulsé dans un monde si différent que j’étais déjà mort en principe.

Tartt expédie alors ces personnages dans le récit d’adolescent, dans l’expérience de la drogue et surtout, à demi-mots, des amitiés ambivalentes. Le père de Théo réapparaît, il entraîne son fils à Las Vegas. La seule ville possible pour un joueur compulsif qui entretient un rapport arrangeant avec la réalité. Tartt sait parfaitement rendre compte des aveuglements de son personnage principal. Jamais il en comprend que son père tente de l’arnaquer, qu’il tient de lui ce rapport étrange avec la vérité. Le jeu est une passion très américaine, le père de Théo s’avère un personnage très proche de celui du père décrit par Richard Russo.

Dans cette partie, un peu longue comme l’est parfois Le chardonneret, Tartt décrit admirablement le désert, sa lumière et sa déréliction. Symptômes sans insistance de ce pays malade. L’autre personnage magnifique, bigger than life alors introduit par le récit est Boris. Un apatride russe, sujet à toutes les addictions. Un manipulateur magnifique qui lancera les derniers rebondissements de ce récit dont l’allure criminelle n’est sans doute pas la plus intéressante. Bien qu’un peu empruntés, dans cet artifice conscient de lui-même qui constitue la vérité du roman, Le chardonneret se teinte d’accents dostoïevskiens : la question du bien fait en croyant faire le mal devient le noeud de l’intrigue.  Et si voler un tableau serait la seule façon de le sauver ?

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2 commentaires sur « Le chardonneret Donna Tartt »

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