Dans son regard Theodor Kallifatides

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Dans son regard est davantage un roman noir qu’un polar. Kallifatides y déploie une plume admirable, lapidaire, pour y refléter le peu d’espoir de nos existences communes.  Par son héroïne, ancienne philosophe qui semble condamnée aux mauvais choix, Dans son regard nous livre une intrigue impeccable : de celles qui ne se laissent pas aller à la facilité d’un rythme haletant pour préférer de saisissant portraits de tous ses personnages.

Le très bon roman noir se savoure. Très court le lecteur doit redouter de le finir trop vite, de passer à côté de petits joyaux de finesse psychologiques ou d’aphorismes d’une noirceur définitive. Dans son regard m’a offert cette délectation. D’abord en évitant non pas la violence mais sa caricature qui consiste à ne pas envisager ses irrémédiables conséquences. À ce titre, Le chardonneret répond à la définition du roman noir. Sans pourtant en connaître les salvatrices leçons de l’ellipse.

Un peu à la manière d’un Markus Malte, Kallifatides joue de tous les passages obligés du polar. Essentiellement par ses déclinaisons télévisuelles, le polar nordique met en scène des héroïnes nécessairement torturées, sans doute histoire de nous ressortir la scie de l’intuition féminine. Disons-le d’emblée, seule la sécheresse, sa façon de ne pas insister sur la fausseté de pauvres explications psychologiques, permet de rendre crédible la situation Katrina Vendel. On se laisse happer par son désir, ô combien classique de vengeance après que commence à circuler des photos d’elle, dénudé, violée et inconsciente. Crédible principalement par cette absence de souci de réalisme et surtout par cette certitude que la vengeance demeure sans satisfaction et n’est un code narratif illusoire (en dehors du roman noir américain) :

Elle avait voulu se venger pour effacer sa honte, elle savait maintenant qu’on ne dépasse pas la honte par la vengeance mais en partageant la honte avec celui qui en a été la cause.

Le charme solide, trop assuré pour s’essayer à l’ostentation, de ce roman tient donc au portrait de ces personnages. Tous sont « étranges comme des héros entre parenthèses. » L’un, le père de Katrina (pour introduire le thème de l’exil très finement abordé), goûte seulement les situations où il n’y a rien à dire, l’autre, l’inspecteur déchu chargé d’enquêter sur Katrina (évidemment soupçonné par un jeu de ressemblance ; mimésis n’est jamais loin de nimésis), ne supporte pas les gens qui disent Ok ou se promènent pieds nus chez eux, un dernier ne lit que ses relevés bancaires.. Et bien sûr, sinon le roman policier s’écroule, le personnage le plus fascinant, toujours plus manipulateur que le laisse entendre sa froideur, doit être le tueur. Katrina éprouvera pour lui une attirance destructrice. La magie du roman noir est, à mon sens, de rendre plausible une affirmation aussi ouvertement miteuse. La prose de ce roman s’avère hypnotique. Elle sait se faire oublier pour mener une belle intrigue et soudain éclater dans ce type d’aphorismes

Vivre est une habitude qu’il est très difficile de rompre

Ils ne demandèrent pas ce qu’elle voulait dire. Ils pensaient le savoir. C’est ainsi. Toute amitié fonctionne sur quantité de malentendus.

Aucune pression du bon mot. Juste des révélations ordinaires pour des personnages toujours sympathiques et complexes par la part d’obscurité que l’écriture de Kallifatides laisse ouverte.

 

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