Désirer Richard Flanagan

9782714446152

Dans Désirer, Richard Flanagan dresse le destin de deux héros ordinaires déchirer par un désir qui ne trouvera aucune issu. Histoires parallèles qui se rencontrent à peine : celle de Dickens envahi par le théâtral désir d’une autre vie mais aussi celle de Mathinna jeune aborigène soumise à la concupiscence et à l’incompréhension des pathétiques passions qu’elle inspire. Roman mineur d’un grand romancier, Désirer se lit sans déplaisir mais sans transport.

Cette lecture, vous l’aurez compris, fut une légère déception. Sans doute à cause du souvenir enthousiaste que je conserve de Le livre de Gould, un des romans plus anciens de Flanagan. Dans Désirer, nous retrouvons tous les thèmes chers à cet auteur : l’histoire d’un territoire, la Tasmanie, l’ancienne Terre de Van Diemen, une colonie pénitentiaire au large de l’Australie, sa violence et son mélange magnifique de réprouvés, de rêveurs et de laisser pour compte. Ici, il y associe un portrait tout en finesse de la société victorienne. Son refoulement rationnel, sa mise en avant des Lumières, son égoïsme tragique adviennent dans Désirer comme, selon les mots de l’auteur, « une méditation sur le désir – le prix de son déni, sa centralité, sa force et son pouvoir dans les affaires humaines. »

Dans le sublime Livre de Gould, Flanagan se moquait allégrement de la reconstitution historique, le présentait pour un trompe-l’œil tout juste digne de lecteurs touristes en manque d’exotisme de carton-pâte. Dans Désirer, l’auteur s’y laisse peut-être un peu trop prendre. Avec néanmoins un indéniable savoir-faire, un vrai talent dans la construction de chapitres presque trop parfaitement emboîtés qui se lisent sans respiration.

Ne boudons pourtant pas notre plaisir. Le roman se lit en trois heures et ne laissera, sans doute, aucune tenace impression. Cependant, sa reconstitution n’est jamais pesante. Sans connaître beaucoup l’œuvre et la vie de Dickens, il me paraît lui être d’une fidélité imaginaire. Il parvient, à mon sens, à en rendre les mouvements, cette lassitude de l’homme reconnu à qu’il ne reste plus qu’à se lancer dans des dédoublements de lui-mêmes. Avec cette discrétion qui facilement passe pour de l’élégance, Flanagan montre la distorsion entre l’univers crée par l’auteur et sa vie domestique dont il semble souffrir. De très belles remarques sur l’apologie d’une famille qui jamais n’existe que comme une projection fantasmée. Une certaine gravité à rendre l’illusion de nos désirs dans cette société corsetée, d’une exhaustive stupidité.

Dickens se lance dans le théâtre pour sauver la sulfureuse réputation de sir John Franklin, explorateur polaire perdu dans les glaces et les soupçons de cannibalisme avant que d’avoir été le gouverneur impuissant, obnubilé par la sauvage beauté de  Mathinna. Le plaisir trouvé à cette lecture récréative tient alors à son atmosphère, celle d’un siècle en perdition, d’une croyance en la science comme forme stupide de mondanité.  Une légèreté admirable dans la façon d’éviter le pathos. Si Dickens souffre de malaise dans l’enfer de toutes les cellules familiales c’est aussi à cause de la mort de son dernier enfant. De ses amours dont, paraît-il, on ne sait pas grand chose reste cette illusion. Sans doute est-ce là le résultat de la réflexion de Flanagan : nous nous trompons, nous tentons de croire qu’il reste, selon l’expérience bellement prêtée à Dickens, seulement de brefs instants, de ridicule illumination. Qu’importe s’ils ne mène à rien :

Que même leur bébé mort resterait secret. Que les choses qu’il désirerait deviendraient de plus en plus chimériques, que le mouvement et l’amour lui ferait de plus en plus peur jusqu’à ce qu’il devienne incapable de rester assis dans un train sans trembler.

Cette citation est d’ailleurs l’occasion de noter que malgré sa limpidité, l’écriture de Flanagan fige toujours des fulgurances, d’étranges associations où se réfugie nos sentiments. La seconde histoire insiste d’ailleurs sur les impressions, les sensations que Mathinna est la seule à saavoir ressentir. Le roman aime à tendre à nos sociétés occidentales le miroir de la sauvagerie, Désirer s’y essaie avec une ironie mordante. Peut-être pas très nouvelle. Mathinna demeure néanmoins un personnage fascinant par sa résistance. L’auteur montre l’incapacité à comprendre tout à fait sa façon de penser, cette sorte d’apathie à un destin malheureux que Flanagan a le bon goût de ne jamais rendre exemplaire ou lourdement symbolique.Mathinna

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