Le dimanche des mères Graham Swift

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Sous les déguisements de la romance, Le dimanche des mères est un conte, cruel par définition, sur la création littéraire, sur la façon que nous avons tous d’écrire nos existences afin d’en comprendre l’inachevé. Récit concis et tendu, voici un récit mélancolique qui évite bien des écueils.

Le sous-titre anglais de ce bref conte, puisque la narratrice d’abord assez énigmatique tient à ce qualificatif ayant enchanté ses premières lectures, est romance. Dans son sens le plus anglo-saxon : une impossible histoire d’amour. Par la tension d’une belle complexité narrative, Le Dimanche des mères a la bonne idée de d’emblée invalider cette hypothèse : nous n’aurons pas le récit, empli de pathos, d’amours ancillaires où très vite on sent poindre le drame. Rien d’aussi niaiseux même si la sentimentalité ne s’absente jamais de ce récit. Swift exhibe sa maîtrise en l’incarnant. Il sait rendre le poids physique de l’amour, un cendrier sur un ventre, l’indécence d’un rayon de soleil sur une inédite nudité, ses macula pour parler comme Pascal Quignard. Une attention au détail qui d’ailleurs permet un portrait de l’Angleterre de 1924 aux dernières heures du mépris aristocratique. La fin d’un monde, de Tchekov a Downton abbey, la scène est attendue.

Peu à peu, avec la beauté de glissements imperceptibles, ceux venus du ressassement où s’ébattent nos monologues intérieurs, l’intérêt du récit ne tient pas au récit de cette journée où les domestiques avaient, par tradition, congé pour aller visiter leur parent et que Janne Fairchild occupe à rencontrer pour la dernière fois son amant, avant son mariage, avant sa mort très largement pressentie. En passant, étonnant comment cela peux nous paraître un affreux lieu-commun, Swift rend le traumatisme de la guerre, l’économie d’une aristocratie en crise, la fin du règne du cheval qui, de la filiation à son inutile parade, incarne son idiote domination.

Au fond, ce qui m’a véritablement intéressé dans ce bref roman, sans que je ne m’y attende à les trouver ce sont mes vieilles scies d’hypothèses mélancoliques.

Que de scènes qui n’éclataient jamais, qui couvaient dans les coulisses du possible.

Il me semble que la très bonne idée du Dimanche des mères est de dépasser l’aspect de reconstitution historique, parfaitement rendu, pour en souligner la part de fiction et d’invention.  Avec une belle délicatesse, cette journée tragique devient lentement une seconde naissance : celle à la carrière d’écrivain. Avec finesse, Swift sait se moquer de ce qui paraît une un peu trop arrangeante. Janne ne la produit qu’en réponse à des questions de journaliste. Et pourtant. Laisser seule dans la maison des maîtres, elle déambule nue, regarde son abandon, imagine ce qui aurait pu se passer mais surtout conjure ce qui n’existe pas encore. Pour elle, dans son vieil âge, devenir écrivain c’est porter cette attention au détail, observer la vie sans véritablement participer à sa folie comme le faisait les domestiques.

C’était la grande leçon de la vie, que faits et fictions ne cessaient de se confondre, d’être interchangeables.

L’auteur comme orphelin, ayant un nom d’emprunt, se débat dans la conscience des mots telle « une peau invisible » qui recouvre le monde pour lui conférer une identité. Le personnage principale de ce récit est d’ailleurs défini par les mots qu’elle emploie, le vocabulaire qu’elle apprendra plus tard, celui que son amant lui communique…

Avec une ironie discrète, avec cette croyance désabusée de celle qui s’étonne d’être devenue une écrivaine reconnue, Swift dresse le portrait du romancier. Sans se perdre dans la quête de l’originalité ou une vaine complexité.Un très léger coup de griffe contre ceux qui critiquent tout écrivain ardu. Sans surjouer la simplicité, le rythme de Le dimanche des mères atteint à cette complexité qu’il convient de rendre à la réalité.

Un conte lumineux pour la part de ténèbres (pour intégrer ici la belle découverte de Conrad) qu’il révèle. Une histoire sans illusion mais non sans beauté.

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