Dans les eaux troubles Neil Jordan

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Dans les eaux troubles se présente comme un polar mélancolique mais derrière une intrigue langoureuse et insinuante, Neil Jordan décrit surtout les intermittences du cœur. Dans les eaux trouble au fantastique pour interroger ce qui en nous ne veut pas finir.

Dans un état inconnu, dans un de ces monologues intérieurs qui permettent de rendre l’individu à son flottement intime, Jonathan, le protagoniste de Dans les eaux troubles, promène son cafard, une belle incapacité à oublier.

Il valait peut-être mieux l’oublier comme tout ce que je n’avais pas fait.

Le lecteur est parfaitement désorienté s’il ne se retrouvait pas exactement dans les codes du polar. Le détective est triste, son métier incertain. Les méandres de son enquête son d’une lenteur alluviale. Du classique, rendu avec une certaine élégance de toujours se maintenir dans une angoisse latente. Jonathan enquête sur une disparition, lentement ses obsessions (celle des boutons de manchettes s’avère un joli procédé narratif) conduisent le lecteur à conclure que ses véritables investigations portent sur la disparition de l’amour, son effacement sous le fleuve d’un quotidien inquiet dans ce pays secoué par des émeutes incompréhensibles. Autant de masques pour les déchirement du narrateur trompé par sa femme qu’il délaisse. Neil Jordan a cependant l’intelligence de ne pas s’apesantir. Son roman, par touches discrètes, bascule ensuite dans un fantastique attractif d’être toujours cérébrale, d’induire un certain doute sur la fiabilité du narrateur qui semble avoir atteint ce « lieu où l’intérieur empiète sur l’extérieur et où plus rien ne nécessite d’être certain. »

Le fantastique serait, décidément, une question d’élégance. L’été des noyés de Burnside excellait à en rendre compte. Dans les eaux troubles fonctionne ainsi. Son apparence de roman policier marche, comme ne cesse de le faire Jonathan, par un questionnement plus large sur ce que nous refusons de laisser partir, sur les fantômes qui nous définissent sans doute davantage que le lieux où l’on se trouve. Burnside lui-même l’a parfaitement compris quand il écrit

Dans les eaux troubles est une puissante étude psychologique sur la jalousie, c’est également un livre sur la destinée et la chance, et sur la façon dont, à travers la machinerie trompeuse du destin, une forme de grâce est révélée par les pouvoirs de l’imagination.

Le basculement dans le fantastique n’est ici pas une péripétie d’une malséante révélation. Elle reste, d’ailleurs, une piste d’interprétation pour cette affaire sans véritable conclusion. La seule à laquelle parvienne Neil Jordan n’est pas si éloignée de celle de Vila-Matas, le récit est une forme ancestrale de guérison, la seule manière de se guérir est de contaminer autrui de ses obsessions. Dans les eaux troubles y parvient parfaitement. L’amant aux boutons de manchettes, le seul sans doute à pouvoir écouter la femme de Jonathan, emplira ce rôle avec une sorte de conscience ironique, une acceptation mélancolique de son destin.

Petra, une jeune fille à disparu. Jonathan la poursuit sans grande assiduité. Étranger à lui-même, spectateur aussi impavide que pessimiste de son propre sort qui le désintéresse. Neil Jordan décrit alors admirablement la condition d’enquêteur. Un observateur sensible, plein d’interprétations délirantes, acceptées dans la mesure où elle décoince les luxations de l’enquête. Il consulte une voyante : Petra est enfermé dans une petite pièce dont elle ne peut sortir. La maison close se révèle une morgue. Cependant, sa femme est chargée, comme l’héroïne de Thèra, de découvrir la provenance d’un corps antique qui ravive les tensions entre les cagoules colorées (des épigones de Pussy Riot) et les noirs (fascistes légalistes), Jonathan tombe, à la lettre, sur une apparition suicidaire qu’il croit sauver. Le rapprochement, ainsi énoncé, paraît évident.

Les morts reviennent hanter le détective. Il ne parvient à les laisser partir, il en tombe éperdument amoureux, il se laisse porter par cette jeune demoiselle qu’il croit sauver. Il entend les suites pour violoncelle de Bach. Une des parties véritablement réussie de ce roman toujours intrigant tient à la façon dont la fille du narrateur ce laisse contaminer par les obsessions paternelles : elle aussi entend la joueuse de violoncelle, elle aussi ne peux plus s’en détacher. Aucune explication rationnelle à cette contamination. Reste une atmosphère crépusculaire. Une belle interrogation aussi sur la possibilité de renouveau évoqué par un nom. Dans les eaux troubles se révèle alors un grand roman d’un fantastique jaloux.

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