L’invention des corps Pierre Ducrozet

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Nos corps mis en réseau seraient-ils sensiblement augmentés, pourrons-nous retrouver l’utopie d’un internet décentralisé, neutre, empli de bidouilles et de pirates ? Dans L’invention des corps Pierre Ducrozet, dans un roman en rhizome, avec une prose limpide et inventive, pose avec justesse de telles questions ? Pourtant, ce roman ambitieux et renseigné laisse une impression ambivalente.

Commençons, pour une fois, par l’aspect le plus réussi de ce roman que j’ai trouvé parfois agaçant, pas tout à fait prétentieux mais plutôt, si le terme n’était pas si inusité, faraud. Une façon d’ailleurs de retrouver ces notes de lectures comme portrait en creux : un roman où tous les omniprésents ordinateurs fonctionnent sous GNU/Linux  a d’emblée toute ma sympathie. Une vieille histoire d’amour chez moi, tous mes articles sont écrits sous logiciels libres. Une utopie partagée que celle mise en œuvre dans L’invention des corps met en scène. Le code qui envahit nos vies est un texte à déchiffrer, j’en ai toujours voulu comprendre langage et grammaire. J’en conserve seulement un savoir superficiel. Taper trois commandes sur un terminal, avoir un ordinateur sans ressemblance et continuer à croire, malgré sa marchandisation, à la neutralité du net.

Dans le roman de Ducrozet, j’ai aimé que cette utopie, ce partage de savoir sans propriétaire ne s’écrive pas au passé. Il me semble pourtant que L’invention des corps méconnaisse quelque peu le changement de support. Tablettes et smartphones comme le triomphe de ces géants du net dont Ducrozet sait faire un portrait réaliste et révoltant. Toujours bon de voir que la résignation n’est pas le lieu de la littérature. Avec une impression presque déjà, hélas, datée le roman décrit obstinément la possibilité de zone autonome temporaire telles autant d’échapatoire à ce réel que tous les personnages de ce roman sentent comme une défaillance, un trou ou un pli.

L’invention des corps n’est peut-être pas tout à fait le roman apte à prendre en compte la modification profonde apportée par la mise en réseau des textes et de leurs connaissances. Il reste pourtant une tentative très intéressante, sans doute un rien trop théorique. Afin de définir l’esthétique essayée, avec une vraie maîtrise stylistique, Pierre Ducrozet met dans la bouche d’un de ces personnages, Werner Fehrenbach, un des créateurs du net :

Si j’écrivais un roman (Dieu m’en garde, j’ai des choses plus importantes à faire), je le construirais ainsi, en rhizome, en archipel, figures libres, interconnexions, hypertextes, car ça devrait être le fondement du récit contemporain.

Une mise en résonance à laquelle je m’essaie modestement. Certes, il serait temps que je reprenne mon actualisation de liens rétrospectifs. Parler par exemple de l’apparition de Ken Kesey et de son acid bus. Pour répondre à ce programme ambitieux, L’invention des corps ne multiplie pas tant les personnages que la fragmentation de leur histoire. Une certaine froideur se détache hélas de ce procédé : les personnages peuvent un peu trop sembler des silhouettes didactiques. Ce défaut, tout à mon obsession de l’extériorité d’une narration à la troisième personne (déjà repéré dans l’admirable Avant que les ombres s’effacent), m’a semblé particulièrement flagrant dans le traitement de Werner mais surtout dans celui de Parker, l’inventeur, à peine déguisé de Paypal.

Néanmoins, cette froideur n’a rien d’un ratage puisqu’elle s’inscrit au cœur du projet de Ducrozet. Peut-être avec un rien trop de ressemblances, tous les protagonistes de son drame insurectionnelle se ressemble par leur expérience du défaut de réel, de sa soudaine dissipation qui exige de trouver une autre réalité à leur propre corps. Ainsi, Alvaro (que l’on peine à qualifier de héros), après avoir réchappé au massacre d’Iguala (magistralement décrite dans une langue et un rythme qui se plie à son horreur) ressent ce sentiment qui anime tous ces geek réfugiés dans une réalité virtuelle elle-même insuffisante :

C’est la rupture entre l’état d’apoplexie et la prise de conscience, cette cassure dans l’ordre du réel qui l’y précipite.

Le manque comme force motrice, certes. La réponse qu’y apporte Ducrozet me paraît parfois à la limite du kitsch sans doute à cause de la description de l’avènement à cette découverte du corps par la dépense de la sexualité. Alvaro rencontre Adèle, biologiste maladroite empêtrée dans son corps, ils s’enfuient et se rencontrent. L’invention des corps m’a parût plus pertinent quand il montre le commun de nos expériences vécues comme un insurpassable inédit.

Un jour où l’autre, on découvre que tout ce qui semblait constituer notre identité, nos peurs, nos extravagances, nos pensées les plus singulières n’est que bouillie commune usée jusqu’à la corde, que nous n’avons rien d’unique. Nos amours, nos tourments, notre existence ; jolis fac-similés d’une autre existence que la nôtre.

Avant d’en venir aux liens fragiles de L’invention des corps, il faut à nouveau souligner la force de son écriture. Loin de tout cliché et de toutes formes convenues. Brièveté frappante et richesse stylistique.

Autant la partie sur le net m’a passionné autant celle sur le trans-humanisme m’a parût sans grand lien logique avec tout ce qui précède. Je ne doute pas que les dangereux libertariens qui dominent nos datas nous rêve un avenir meilleur. Le sujet peine pourtant à m’intéresser. Il me paraît ici un peu artificiel quand son traitement génétique acquérait une sorte de précision magique dans Le sourire du Lézard. La seule réflexion que je souhaite en conserver est celle sur le goût de la mort de notre Occident dont Ducrozet invalide la déliquescence comme source prétendue de doute et de paralysie. Parker, savant fou excessif à la détermination psychologique un rien trop mécanique, n’accepte pas la mort car il oublie le désir pour y substituer la volonté.  La dénonciation du désir d’immortalité fort heureusement sait ne se soumettre à aucune morale. Ce roman en rhizome ne se conclut alors sur aucune morale. Sa lecture reste captivante par l’inquiétude qu’elle nous transmet et son exigence de maintenir une autre forme de mise en réseau. Soulignons quand même que la mise en réseau n’est pas opérer au sein de ce livre comme le propose Claire Dutrait dans Aujourd’hui Eurydice.

 

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