Jérusalem Alan Moore

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Livre monde qui vous happe et vous hante, Jérusalem est colossale.  Alan Moore s’y livre à des réflexions abyssales, toujours comiques, sur la mort, le libre-arbitre, la société, la survie d’un quartier ouvrier de Northampton, l’économie, la création artistique. Un livre échevelé et constamment surprenant. Une immense découverte.

Pas facile de parler d’un tel livre. L’imagination d’Alan Moore s’y déploie sans la moindre contrainte mais avec une maîtrise formelle et stylistique toujours en adéquation avec la multitude de sujets traités dans ce long (1589 pages dans ma version numérique) roman toujours aux frontières de plusieurs genre : roman social, d’aventure, gothique, polar parodique, science-fiction. Ne vous laissez pas effrayer, il faut se laisser porter.

“Nous sommes revenus de Jérusalem, où nous avons trouvé ce que nous ne cherchions pas.”

Tel sera l’impression du lecteur. Pour tenter de synthétiser malgré tout la vision du lecteur, Jérusalem se présente sous la forme d’une succession de chapitres où est envisagé le destin des différents personnage des Boroughs, un quartier populaire et prolétaire de Northampton, « le centre mystique » de l’Angleterre. Chacun de ces chapitres adopte un point de vue singulier. Son traducteur (remerciements éternels), Claro en propose d’ailleurs un résumé trop comique pour ne pas être parfaitement informé. Vous le retrouvez sur son site. Je ne fait pas ici de lien afin de préserver la saveur des synchronies de l’intrigue.

Cette forme presque indépendante de séquence narrative semble désormais être devenu une sorte de mode. Contrenarrations fonctionnait sur le mêmes modèles et Voyage d’hiver en reprend les coïncidences tandis que 7 peinait à renouveler la langue et les perceptions de ses chapitres. Plutôt que de se servir de cette grande-œuvre (au sens le plus alchimique) comme d’un faire-valoir pour une pensée en rhizomes, abordons la réserve suscitée par ce parti-pris formel. Certes, sur un aussi long texte, le changement de style apporte des ruptures rythmiques bienvenues.

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Parfois aussi hélas un sentiment de gratuité. Ainsi, le pastiche de Finegans Wake prononcé par « Magdazelle Jouace » et où l’on croise, outre Lucia Joyce, « Samelot Piquette » et « Vaginia Ouf  » (suis-je le seul à trouver ce jeu de mots vaguement sexiste ?) qui battent la campagne. Pour ceux qui n’ont pas la prétention de connaître Finegan Wake de Joyce sachez qu’il s’agit du roman que tout lecteur cultivé a dans un coin de sa bibliothèque sans être jamais parvenu à le finir. Promis, un jour s’essaye de m’y remettre à ce long monologue dans une langue déstructurée afin de suivre au plus prêt où le seul personnage est la Liffey, la rivière de Dublin et Ania Liva Plurabelle aux identités multiples (Here Comes Every Body). Finegalement, comme l’écrit Moore, pour ne pas trop ramener ma science très empruntée, ce chapitre dans une langue pleine d’approximations phonétiques trouve son sens. Le lecteur sans doute passera rapidement ou, comme les journalistes, se contentera d’interviewer l’auteur. Un soupçon donc de gratuité dans cet exercice de style admirable que l’on retrouve dans ce chapitre sans ponctuation ou dans celui où s’entremêlent plusieurs consciences. Néanmoins, le grand génie de Moore est que cette langue si particulière nous devient familière, jamais parfaitement compréhensible cependant.

Le roman est complexe. Afin de ne pas décourager le lecteur que j’invite vraiment à tenter cette expérience de lecture, reprenons-en la trame principale : Alma est peintre plutôt dingue, ancienne illustratrice de SF, et décide de peindre l’expérience de mort imminente de son frère, Mick, étouffé avec une pastille contre la toux à l’âge de trois ans. Tout le récit de Jérusalem tient à ceci.

Dans sa première partie, la plus aisée à suivre, le lecteur croit comprendre que l’ambition de ce roman est seulement de donner à voir l’entrecroisement de la multitude de destins des Boroughs. D’une nouvelle à l’autre, les chapitres pouvant se considérer ainsi, les personnages se croisent, s’ignorent et crée une sorte de lien fantomatiques. Très vite (question de point de vue) Alan Moore introduit son dérèglement des sens afin d’introduire le grand thème de son roman : une méditation sur le temps. Ce qui est perdu ou ce qui revient. Jérusalem est aussi un livre d’histoire. D’abord d’une mémoire prolétaire, celle de ces quartiers pauvres en perpétuelles mutations. Un peu à la manière d’Étranges loyautés, hymne à la décence, à sa dureté mais surtout ici progressivement à sa folie. Un poète alcoolo, une pute camée qui collectionne les articles sur Diana et Jack l’éventreur, un brocanteur noir avec un vélo aux roues en cordes et des figures historiques comme Chaplin ou John Clare. Le poète-paysan semble décidément au centre de l’attention de la littérature anglaise. Adam Foulds traitait avec une vraie délicatesse sa folie enfermée à Northampton.

L’autre trame à laquelle peut se raccrocher le lecteur est celle de l’histoire héréditaire d’une folie. Nous suivons, à travers plusieurs générations la fatalité de la famille Vernhall. Le patriarche a eu une vision, un saint qui exsude un langage elliptique et depuis tous les descendant (dont Alma et Mick) est plus ou moins azimuté. Soumis en tout cas à des visions. AinMais les personnes qui avaient inventé le terme de synchronicité pensaient néanmoins qu’il existait peut-être une sorte de lien entre ces occurrences intrigantes, quelque chose qu’on ne pouvait pas voir ou comprendre depuis notre perspective, quelque chose qui pourtant était évident et obéissait à sa propre logique. si Snowy est hanté par les cheminées et les mathématiques. La folie de l’organisation de cette science très intuitive est d’ailleurs une représentation du monde paraît au passage une constance de mes lectures. Renvoyons seulement ici au très intelligent À la lumière de ce que nous savons. Le livre a ceci de captivant, doucement, il nous entraîne dans sa folie. Le glissement se fait donc par un rapport au temps étrange. Nous voyons tous des fantômes et percevons des flashs de déjà-vu. Au centre du récit, ces impressions sont recouverts du joli termes de synchronicités.

Mais les personnes qui avaient inventé le terme de synchronicité pensaient néanmoins qu’il existait peut-être une sorte de lien entre ces occurrences intrigantes, quelque chose qu’on ne pouvait pas voir ou comprendre depuis notre perspective, quelque chose qui pourtant était évident et obéissait à sa propre logique.

La première partie devient difficile à suivre d’une manière logique. Ses failles ont quelques choses de captivant. Au risque d’être pesant, malgré sa complexité le livre vous happe littéralement. Même dans sa deuxième partie franchement folle, le rythme vous porte. Moore nous traîne à sa suite dans l’univers extravagant de Mansoul. L’endroit où les morts survive, entre jointure-fantôme et en-haut, donne lieu à un univers que j’ai trouvé parfois un rien trop psychadélique. Un certain mal à me représenter certaines hallucinations des morts. Tentons de nous faire comprendre sans trop en dévoiler. Mick avale un bouton, est cliniquement mort pendant trois minutes. Dans un temps distordu donc puisque notre devenir posthume serait (avec pas mal de risque d’une incompréhension de ma part) de fait l’endroit d’une perception exacte de la quatrième dimension, le temps. Mick rejoint le gang des enfantômes. Avec une belle invention sémantique, Moore définit cette dimension labile par le magnifique terme de quandeur. Il peut voyager dans le temps, il rencontre le diable (ce pacte conclu reste d’ailleurs curieusement sans solution), des bâtisseurs jouant au billard avec son destin. Parfois, l’invention de Moore semble un peu trop dingue pour être clairement représenté.

Plus inquiétant, le récit outrepasse les limites rassurantes du genre pour s’aventurer dans le territoire perturbant de l’avant-garde. Pour la première fois, vous vous demandez si vous n’avez pas eu les yeux plus gros que le ventre, et vous êtes embarqué par inadvertance dans quelque magnum opus colossal alors que vous vouliez juste vous contenter d’une lecture de plage achetée à l’aéroport. Vous commencez à douter de vos qualités de lecteur, de votre capacité à suivre cette fable mortelle jusqu’à sa conclusion sans que votre attention se disperse.

Pas si grave car Moore sauve sa prose par une constante et moqueuse mise en abyme. Les aventures de Mick dans Mansoul devienne le premier roman écrit par une morte, une camarade de gang. Une belle réflexion alors revient sur le libre-arbitre. La question de l’écrit interroge nécessairement nos choix. Les visions bien barrées que nous livre Jérusalem trouve aussi une profondeur et une cohérence toujours rieuse dans ce que j’ai appelé la solution de l’image. Le livre que vous allez (je l’espère) lire n’est peut-être que le résultat de la transposition d’Alma des visions de son frère. Elles lui reviennent après un accident. Alma, folle comme toute sa famille, transforme tout ceci en une exposition. Le roman nous livre une dernière représentation de tout ceci.

Je crois qu’il vous véritablement lire ce roman dont je n’ai dévoilé ici qu’une toute petite partie. À peine ai-je parlé de son aspect de roman historique. Les visites dans le passé comme occasion d’illustrer l’histoire d’hérésie, depuis le premier moine venue déposer une croix au centre exacte de l’Angleterre, et de résistance de Northampton. Pas évoquer non plus cette belle histoire de l’économie et de la destruction à laquelle elle vous condamne. Il vous en reste à découvrir.

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3 commentaires sur « Jérusalem Alan Moore »

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