Les fantômes du vieux pays Nathan Hill

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Dans Les fantômes du vieux pays, Nathan Hill nous livre une réflexion sur les choix censés dicter notre identité et la culpabilité qui en découle. Dans un très beau portrait d’une mère en fuite, hantée par ses démons domestiques et par sa capacité à être au mauvais endroit au bon moment comme par l’histoire de son fils, Hill décrit joliment une partie du rêve américain. Dommage que sa critique sociale ne tombe pas toujours juste.

Nathan Hill pose clairement l’ambition d’écrire un grand roman américain. Avec un peu d’amusement, le lecteur y retrouve chacun des codes dont Tanguy Viel se moquait en connaissance de cause dans La disparition de Jim Sullivan. J’éprouve de plus en plus une certaine lassitude pour les héros profs d’université, forcément à l’écart de leur carrière, toujours peu ou prou persécuté par une de leur étudiante. À mon sens, cette partie du roman fonctionne assez mal.

Samuel ne semble en aucun cas sympathique. L’empathie ne fonctionne pas véritablement alors qu’elle semble être le but de ce roman qui sait se servir des codes pour être une lecture aisée, entraînante et rythmée. Samuel, écrivain raté, comme si tous les profs de facs planquaient le manuscrit d’un roman interminable devient l’occasion pour l’auteur de livrer une satyre du monde éditoriale. Vendre des produits, du scandale plutôt que du contenu. L’affaire me semble parfaitement entendue. Peut-être simplement un peu longue, cette évocation du cynisme mercantile contemporain ne m’a pas parût d’une acuité frappante. Peut-être que l’antienne est trop connue :

Le numéro de l’artiste incompris, maintenant. Sur le marché actuel, la plupart des lecteurs veulent des livres à la narration accessible et des leçons de vies simplistes.

Un point qui me gêne un peu. Sans doute parce que cet énoncé est une platitude. Surtout parce qu’afficher l’ambition de rénover la narration et les leçons susceptibles d’en être tirées n’est pas tout à fait une promesse tenues. Les fantômes du vieux pays ne fait pas particulièrement preuve d’innovation formelle. Il utilise les bons vieux ressorts psychologiques qui permettent de rendre crédible des personnages. Le comportement de la mère, in fine, sera justifié, l’évocation du moment de bascule historique n’échappe d’ailleurs pas à des parallélismes un peu vendeur. Faye, la mère de Samuel, se trompant de victime, envoie des cailloux sur un futur candidat à la présidence qui n’est pas sans évoquer le sordide Donald Trump. Samuel revient sur les événements de 1968 à Chicago afin de laisser entendre, dans une poussive réflexion sur la télé, qu’ils ont mené à l’élection du non moins hideux Nixon.  N’est-ce pas là une sorte de fatalité un peu honteuse, une linéarité juste assez entrecoupé pour ne pas lasser le lecteur.

Pour être précis, la partie contemporaine de ce récit, durant l’été 2011, m’a laissé assez froid. Assez raté pour moi l’évocation de l’univers des jeux vidéos comme une échappatoire. J’ai même cru sentir une condescendance un peu trop documenté dans le personnage de Pwgne. Samuel s’égare dans un univers virtuel, celui où il croit faire des choix. Évocation un peu longue, vaguement misérabiliste qui ne m’a pas plu. Comme je n’ai guère été emporté par l’évocation de la vie étudiante en tant que symptôme d’une crise contemporaine dont l’effondrement économique ne serait que la traduction la plus évidente. Samuel est en prise à une étudiante tricheuse compulsive, la longue description de son addiction aux réseaux sociaux sonne faux. Un peu moins quand cette étudiante se trouve incapable de soumettre ses émotions à celles proposées automatiquement par ce réseau. Le passage par la description de la sexualité, nécessairement complètement parasitée par la pornographie, est une critique elle aussi un peu automatique. Un peu moins fausse est celle sur les troubles de l’attention dans lesquelles se réfugie cette étudiante, par crainte. La carrière politique qui lui est ensuite prévu en fait un personnage trop porteur d’une dénonciation pour être véritablement crédible.

Néanmoins, malgré toutes ces réticences, le paradoxe est que la lecture de ce roman est plaisante. Nathan Hill convainc quand il s’enfonce dans le souvenir et qu’il quitte la gratuité de la dénonciation. L’enfance de Samuel est joliment décrite. Ses crises de larmes, cette sensibilité accrue par le départ de sa mère sont rendues avec une terrible justesse. Son amitié avec Bishop, enfant terrible et abusé, son amour pour sa sœur donnent lieu à de très belle scène. Celle où Bishop empoisonne son ancien proviseur, celle où Samuel offre à Bethany une cassette d’un concert silencieux et où, malgré tout, des voix se font entendre. Anecdote connue de Burroughs enregistrant du silence et captant ainsi des fantômes.

Les fantômes dont il est question dans ce roman sont la partie la plus réussie. Faye est un personnage vraiment intéressant. À cause de son père, lui aussi fuyard taiseux, lui transmet des légendes norvégiennes, assez proches d’ailleurs de celles de L’été des noyés. Elle se prétend alors hanté par un démon domestique, elle vit sa vie maritale comme une comédie. Hill excelle à nous rendre ses crises de panique, sa crainte de l’autre et d’elle-même. Dans une construction pas si compliquée, elle fera toujours les mauvais choix, son destin sera une tromperie et ce surtout quand elle cherche à regagner sa véritable identité. La leçon de ce livre reste que nous n’avons pas de fausse vie, que celle que nous vivons dans nos mensonges est une partie de cette vraie vie  à laquelle nous ne cessons tous d’aspirer.

Mais plutôt une identité vraie cachée parmi de nombreuses autres identités vraies. Elle était l’identité docile, timide, et travailleuse. Elle était l’enfant angoissée et apeurée. Elle est la séductrice audacieuse et impulsive. Elle est l’épouse, la mère. Et tant d’autres encore.

Une belle conclusion à cet admirable portrait de femme. Perdue dans ses mauvais choix et dans la tromperie qui en résulte. Samuel s’efforce de croire qu’il vit dans un livre dont vous êtes le héros. L’ironie du sort le détrompera. Il faut découvrir comment.

 

Un commentaire sur « Les fantômes du vieux pays Nathan Hill »

  1. Je ne connaissais pas du tout, et j’avoue que j’ai vraiment aimé cet article! Beaucoup de réticences de ta part, mais apparemment ça en vaut la lecture ? Peut-être que je tenterai moi aussi…

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