Les disparus Daniel Mendelsohn

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Les disparus est un immense essai. Sur un sujet qui pourrait obscènement nous paraître trop connu, Daniel Mendelsohn tisse sa toile d’une quête obsessionnelle des détails spécifiques dont sont faits une existence. Dans une très belle construction, avec de très intéressantes analyses des mythes bibliques, Les disparus interroge notre propension à nous retourner et tout ce que nous pouvons tirer d’un témoignage.

Avouons d’abord que Les disparus est un livre qui avait depuis longtemps attiré mon attention. Un volume dont on repousse l’achat par d’obscures réticences. Porté, à l’époque de sa parution, par une vaste vague éditoriale, avec une certaine obscénité, la Shoah devenait un sujet semblant traité à satiété. Je m’y suis énormément intéressé. Moment fondateur d’une certaine littérature, angle-mort censé empêché une narration traditionnelle. On atteindrait alors à une sorte de paradoxe aporétique parfaitement idiot : pour témoigner de la mort et de la déportation d’une grande partie de la population juive lors de la solution finale, il faudrait témoigner d’une indéniable innovation formelle, trouver un autre angle. Sans doute est-ce une façon pour nous de nier l’oubli.

Et pourtant, dès les premières pages je me suis trouvé emporté dans cette quête monomaniaque. Entendons-nous bien, Les disparus est un livre susceptible de vous lasser, de vous agacer par la méticulosité de la prose de l’auteur qui, dans les premières pages, paraît se répéter, dévoiler quelques indices avant de se rétracter pour revenir en arrière. Une impression peut-être même d’inutile broderies autour d’un argument limpide : Daniel Mendelsohn veut tenter de savoir ce qu’il est advenu, dans les détails, à la famille de son grand-oncle. D’emblée leur survie n’est pas une option, leur exécution une certitude et leur disparition une plaie pour le reste de la famille immigrée aux États-Unis. Par une cruelle ironie de l’histoire, Shmiel et sa famille ont sciemment choisie de revenir en Galicie, à Bolechow, pour y être quelqu’un, acquérir un statut et sa reconnaissance afférente. Nous avons -là la première de ligne de force de cet essai (dans son sens premier, une tentative qui ne sera, pour ainsi dire, pas transformé). L’énorme intérêt des Disparus réside à mon sens non tant dans la description méticuleuse des acktionens où ont péri cette famille mais dans la reconstruction de leur vie. Et d’abord dans cette culpabilité fraternelle mise en lumière par les seuls documents dont dispose le jeune Daniel.

L’immense intérêt que ne tarde pas à susciter Les disparus tient surtout au fait que Mendelsohn parvient à s’y inventer comme écrivain. Tout d’abord par une attention scrupuleuse à la langue, sa prononciation, ses sonorités et ses instructifs tangages. Un seul exemple parmi les nombreuses interrogations sur la réalité que tente de recouvrir, d’occulter autant que de dévoiler, cette langue de témoignage : le grand-père de Daniel utilise systématiquement le verbe périr pour parler de la mort de son frère. Une partie de l’énigme de la mort d’une des filles de Shmiel repose d’ailleurs sur une mauvaise compréhension du témoignage étonnamment véridique de son grand-père. Daniel croit avoir entendu le mot yiddish désignant un château alors qu’il s’agit de celui, phonétiquement très proche, de caveau. Si ce genre de hasard, d’ironie du sort, ne vous amuse pas, il est à craindre que Les disparus ne vous passionnent pas autant qu’ils l’ont fait pour moi. D’autant que Mendelsohn y ajoute un discours d’accompagnement à mon sens radicalement fascinant. Dans de longues digressions en italique, le récit se dédouble d’une interprétation biblique où serait, en quelque sorte à la fois préfiguré et expliqué ce que tente de nous raconter l’auteur. Pour être clair comme le parvient toujours à être Mendelsohn même quand il aborde des controverses interprétatives passablement obscures, le livre explore les premiers livres de la Torah, de la genèse aux errances d’Abraham jusqu’au sacrifice avorté de son fils. Là encore, par son hermétisme kabbalistique, par les résonances trouvées dans le texte, ce sujet m’a très longuement (sans jamais rien y connaître) intrigué. Je comprends qu’il puisse laisser parfaitement froid.

Pourtant, Mendelsohn sait admirablement en tirer parti. Sa quête, au fond passablement narcissique et d’un intérêt collectif assez relatif, en acquière une certaine profondeur. Il y décèle une « considération narrative autant qu’éthique. » Expliquons-nous. Le départ du livre semble se répéter mais il ne le fait en écho qu’avec l’épisode de la Genèse, de la Golden maudite et de l’Arche de Noé. Outre le fait que le mot servant à désigner l’endroit où sa petite-cousine à trouver un refuge est le même que celui pour désigner l’arche de Noé à la destination marine peu évidente, ce texte biblique servira d’accompagnement moral. On commence justement par les difficultés à commencer, par le fait qu’un épisode serait ensuite expliquer puis commenter dans le suivant qui en reprend la portée éthique, Mendelsohn s’en sert justement pour décrire la haine qui peut régner entre frères. Un peu à l’image de Kaufmman entraînant toute sa famille dans son épopée Outre-terre, le frère de Daniel l’accompagne pour une doublure photographique d’une belle gravité. Les deux frères, durant des années, n’avaient pas grand-chose à se dire, partageaient une sorte de ressentiment. Mendelsohn fait de ce motif une interrogation sur les rapports intimes (le terme est disséqué avec une magnifique exactitude) entre les polonais, les ukrainiens et les juifs. Comment en vient-on à se jalouser, à se détester, voire à se dénoncer ? Pourquoi le châtiment divin pour l’épisode du déluge comme pour celui de Sodome et Gomorrhe s’abat-il aussi sur les innocents ? Peut-on juger un peuple dans son entier ? Tels sont quelques-une des questions que pose l’accompagnement biblique.

L’autre trait véritablement passionnant des Disparus est son attention au détail, son désir assez fou de vouloir ressentir exactement la teneur de la vie quotidienne de la famille de son grand-oncle. La question devient alors ce que l’on peut savoir sur autrui. À force de contempler des photos, cet essai pose d’ailleurs de très belles questions sur la façon dont nous décrivons le monde à l’aide de photos. La perception de nous ou de nos voisins est réduite aux photos que nous en avons. Très souvent ce sont les mêmes termes qui reviennent pour dépeindre les disparus : grand, sourd, gentil… Mais, on ne devine rien ou pas grand-chose derrière ces termes génériques. À travers la question de savoir ce qu’une jeune fille de seize ans peut penser quand elle marche sur une planche au-dessus d’un charnier, quand vient son tour d’être abatu, Mendelsohn interroge ce qui reste de nos vies. Peu à peu, au-delà de description glaçante, de comparaison intime vécu qui en rende l’horreur (Daniel à un jour volontairement cassé le bras de son frère, il se souvient de son cri d’horreur : que représente-t-il vraiment face à ceux poussé par les juifs confinés en d’inhumaines pyramides humaines ?), Les disparus pose la question de comment raconter sa propre histoire, comment en devenir le narrateur ?

Mendelsohn y apporte une admirable réponse. L’ombre qui hante tout ce texte, celle qui commande à cette recherche est celle du grand-père de Daniel. Le portrait est d’ailleurs souvent admirable. Surtout quand l’auteur tente de répondre à une question qui n’a plus d’importance pour son grand-père : aurait-il pu sauver son frère ? Comme, selon l’adage antique, il y a des larmes dans les choses, Mendelsohn comprend très vite que ses disparus ne sont pas que la famille de Schmiel mais tout les gens dont il n’a su recueillir à temps le témoignage, cette vieille dame juive qui meurt avant la parution du livre et dont l’auteur lui rendait compte de la progression… Sans trop d’insistance, Les disparus parvient à former une image de toutes ces existences. La sourde mélancolie de ce livre reste ce qui m’a le plus captivé.

 

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5 commentaires sur « Les disparus Daniel Mendelsohn »

  1. ce livre semble bien plus intéressant qu’une Odyssée qu’il vient de sortir… et qui m’a assez déçue je dois l’avouer. mais peut être parce qu’il se concentre uniquement sur son père sans parvenir (à mes yeux) à atteindre une véritable profondeur… ou peut être parce que j’étais déçue de son traitement de l’Odyssée elle-même…

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