Les monstres de Templetion Lauren Groff

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Monstruosité de la paternité. Sous un regard féminin en quête de filiation, Lauren Groff, avec un brio un rien ostensible, plonge dans la fiction de ses ancêtres.  Joli récit de vies brisées, hantée par la folie, Groff y met en scène les fondations mythiques des États-Unis.  Un roman réussi, d’une lecture captivante, auquel manque un je-ne-sais-quoi afin de s’inscrire durablement dans la mémoire.

Hasard des lectures, à l’image de Au fond de l’eau, le récit des Monstres de Templeton, empli de destin essentiellement féminins dont les liens sont d’abord difficile à débrouiller, est centré sur une remontée alluviale. Le passé est un marigot, des strates boueuses d’oubli et d’enfouissement. Nous n’avons ici aucune fascination pour la noyade, pour une continuité féminine suicidaire ou une dénonciation de cette facilité masculine à inventer ce mythe. À l’instar des Furies la vision de la femme chez Groff ne focalise aucun misérabilisme. Un fort refus de se considérer en victime. Une empathie plutôt difficile avec une héroïne qui, ici, n’a pas la froideur manipulatrice et déterminée de l’héroïne des Furies mais qui n’en suscite pas moins une forme de réticence.

Une question de métier. Tel l’héroïne de l’admirable Thèra de Shalev, Willie est archéologue. Ou prétend du moins l’être pour expliquer son obstination à se plonger dans le passé, à l’envisager comme une fouille. Thésarde, elle s’amourache de son directeur de thèse et se croit avec une grande conviction et un processus narratif plutôt réussi (une excuse pour se parler à elle-même). Ce classique du roman américain dont Viel se moquait avec tant de virtuosité prend une autre tournure sous un angle féminin. Avec une belle discrétion, Groff parvient par ce motif attendu à nous suggérer le léger dérangement mental de son héroïne. L’explication du père de substitution n’a bien sûr pas à être mentionnée explicitement. Archéologue donc. Une formation qui jamais ne transpire dans les appréhensions d’une héroïne égarée.

Son retour à Templeton, ville fictive calquée sur Coopertown, correspond avec la remontée du monstre miroir qui hante depuis des temps immémoriaux le lac de la ville. Monstre miroir, Glimmey reflète bien sûr les turpitudes de la ville lui qui est hermaphrodite et généré comme par lui-même. Willie n’y porte le plus petit intérêt. Étrange pour un fossile archéologique de cette importance. On sent certes sa formation universitaire : habituelle distanciation et désir de comprendre où se justifie un bel aveuglement. La narratrice se révèle dès lors davantage historienne d’elle-même qu’archéologue avec la rigueur objectale attendue d’une telle science. Groff nous la décrit néanmoins avec une appétence livresque tel un appel du pied à la reconnaissance de n’importe quel lecteur :

Quand j’étais petite et vulnérable, les livres constituaient ma carapace. Si au beau milieu d’un livre quelque chose me rappelaient mes blessures, elles paraissaient moins douloureuses. Ma vie matérielle était de peu d’importance ; ce qui comptait c’était cette existence éblouissante dans ma tête. Revenir aux livres était comme revenir chez moi.

Mauvais esprit : opportunisme de cette glorification livresque. Il se révèle pourtant nécessaire pour comprendre la belle manière, dans ses variations, dont la romancière introduit les discours rapportés dans lesquels se plonge la narratrice afin de débrouiller son passé, de se trouver un père présomptif dans l’attente de celui de son propre enfant tout de virtualité.

Une part sinon de la réticence du moins de la sensation d’un manque insituable tient alors dans cette plongée généalogique. Le premier réflexe serait de penser qu’à force de se présenter comme unilatéralement autobiographique, Groff l’a mise excessivement à distance. Le moment alors de sortir le discours attendu sur les excusables maladresses du premier roman. Mais Groff est nettement plus maligne. L’autre couplet automatique serait : trop pour être une romancière totalement crédible. Entendre : point trop perdue dans les dédales de ces commentaires piégeux. Dans une incisive introduction, elle s’en justifie avec un très joli poids théorique.

En fin de compte, la fiction est l’art de dire la vérité à travers le mensonge. {…} Mon Templeton est à Cooperstown ce que l’ombre est à l’arbre qui l’engendre : un profil qui prend sa substance sur le sol même où il se dessine.

Groff serait une héritière de James Fenimore Cooper, l’auteur du Dernier des Mohicans. Sa seule œuvre un peu connu de ce côté-ci de l’atlantique. Cette figure ressurgira. Parfois, il m’a pourtant semblé que sa proximité à son histoire la dispensait d’en faire une présentation limpide. Groff y adjoint les différentes évolutions de son arbre généalogique. Par un défaut peut-être seulement à moi imputable, ce genre de document distrait ma lecture plutôt que de l’éclairer. On s’y retrouve. De là à s’attacher…

L’héroïne trouve des témoignages des vies passées. Très souvent des destins brisés où elle parvient à se reconnaître. Sans doute par cette obstination à placer la génération au cœur de leur narration. Des histoires sombres, décrites avec cette irrécupérable distance des années. La combler serait un mensonge mais aurait, qui sait, rendu plus sympathique les personnages évoqués au fil de ce roman d’une lecture prenante. Sans doute serait-ce surtout alors céder aux sirènes de la reconstitution historique. Malgré un style dépouillée, soulignons que Groff est avant tout un écrivain. Son attention aux mots laisse surgir un personnage par la rémanence d’une expression. Ainsi Sarah Franklin Upton est poursuivie par la voix de cette petite « fille stridente ». Sa folie est rendue par les interruptions pratiquées, peut-être, par la narratrice.

Au fond, la réussite d’un roman ne se jauge-t-elle pas essentiellement face à la conception qu’en avait son auteur. Groff assume que son récit ne soit que « lambeaux, comme nous apparaît le monde nocturne, étrange dans la traînée sèches de la lumières des éclairs. » Dans tout Les monstres de Templeton flotte une sourde angoisse très Nouvelle-Angleterre. Un hommage à l’évidence aux mythes de l’Amérique, à sa mise en récit. In fine, Lauren Groff y trouve même une façon, assez ironique, de déjouer la reconnaissance autobiographique. La seule question de ce roman (de tous ?) est d’envisager ce qui survit de nous. Groff déplace le problème assez subtilement en le posant en termes de génération : qu’est-ce qui se transmet d’une mère à sa fille ? la branche illégitime, ses créations dévoyées, ne fonde-t-elle pas, la réalité et l’identité de la branche légitime ? Pour revenir à la création littéraire, Groff demande d’ailleurs ce qui se retrouve véritablement d’un auteur dans ses textes. Pour retrouver son père, elle relit les romans du romancier mythique et masquée dont le père a créé la ville. Elle s’autorise alors à d’aventureuses déductions.

La lecture très plaisante de ce livre invite en tout cas à désirer continuer à découvrir l’œuvre de cette romancière dont les romans ne se ressemble pas. Hormis leur récurrente et anecdotique évocation de Nantes.

 

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