Moonbloom Edward Lewis Wallant

wallant

Dans une prose conjointement pragmatique, hallucinée et allégorique, Wallant dresse le portrait d’habitants aussi divers que leurs récriminations et souffrances. Mais Moonbloom est surtout la quête folle de son héros éponyme. Par sa fuite en avant désespérée, Wallant met en scène notre tragique incapacité à concourir au bonheur d’autrui.

Pour commencer, par une vilaine habitude, par les réticences suscitées par cette lecture, la pluralité des destins, unilatéralement malheureux, croisés dans les inspections de Moonbloom pour récupérer, égare vaguement le lecteur. Peut-être par une question de localisation. De fait, Moonbloom est chargé par son frère de collecter son dû dans trois immeubles différents. Inutile prétention du critique quand il se met à suggérer ce que le romancier aurait dû écrire. Un seul immeuble aurait sans doute simplifier la reconnaissance des différents locataires.

Mais cette réticence s’avère rapidement sans objet. Le projet de Moonbloom est aucunement une description topologique réaliste d’un immeuble de New-York et de ses pittoresques habitants. Saluons au passage la perfection du travail éditorial des Éditions du Sous-Sol. Eux qui font le pari risqué de publier Ben Marcus et celui payant de nous faire redécouvrir le magnifique Solomon Gorsky, ont ici l’audace de retraduire un texte ancien d’un écrivain injustement inconnu. Cette actualité éditorial confère d’ailleurs une modernité stupéfiante à ce roman à la fois totalement ancré dans son époque mais d’une modernité plutôt frappante, comme on dit sur les quatrièmes de couvertures. L’audace, dans sa précision incarnée, peut-être est ce qui vieillit le moins vite dans un roman.

Le texte original date de 1961. L’absence de marqueurs temporels frappant concoure à l’aspect cauchemardesque clairement visé par l’auteur. Pas une once de nostalgie dans ce roman sombre. On parle de télé portative, de tabulateur. Mais les objets ici ne sont jamais l’incarnation d’une époque, de la nostalgie marchande qu’il conviendrait d’en entretenir.

Souvent, je me demande quels sont les marqueurs d’époque dont s’empareront les auteurs recréant les années 2010. Espérons qu’il trouve une nostalgie un peu moins impersonnelle. Désolé pour la digression. Reprenons.

Wallant utilise ses objets pour la confuse terreur existentielle dont ils sont vecteurs. Illustrons cette déclaration verbeuse. Après une rencontre amoureuse sordide, avec cette crudité sous laquelle tout le roman aborde une sexualité sans fard, la télévision trouve sa place dans la longue hallucination dans laquelle le récit nous laisse glisser. Exemple surtout de la simplicité onirique de la prose de Wallant : « la peau crépitant de sensations fortes, il sentit la lueur de la télévision tressauter sur ses fesses. » Rimbaldien dérèglement systématique de tous les sens, ressentir le tactile de la lumière paraît peut-être une impression datée.

Néanmoins, au-delà donc de la description des habitants aussi décrépits que les lieux où ils se terrent, de personnage principal Moonbloom devient peu à peu un fantôme perceptif. Il s’efface devant les confessions des locataires. Plus que les recueillir, il s’y dissout imperceptiblement. Puisque la présentation de l’éditeur nous y invite, cette partie du récit, fait immanquablement penser à La vie mode d’emploi. Pas certain que Moonbloom se charge d’autant de contraintes formelles que le roman de Perec. Plus assuré pourtant qu’y plane l’ombre de la déportation. La dernière pièce du puzzle que serait ce mode d’emploi de la vie serait, selon Perec, non un X mais un W pour faire référence à W ou le souvenir d’enfance. Clairement, Moonbloom s’inscrit dans cette tradition littéraire, celle de la disparition d’une lettre essentielle pour continuer à raconter. Le protagoniste capte du coin de l’œil des chiffres tatoués sur l’avant-bras. Avec une très belle discrétion, Wallant met en jeu la difficile reconstruction.

Occasion d’ailleurs de parler de son humour, hilarant dans son aspect tragique et dans sa survenue toujours à contre-temps. Un seul exemple pour en finir, momentanément, avec cette ombre de la déportation. Une des locataires, Ilse, se convertit au judaïsme pour conjurer les regards de tous les juifs qu’elle a torturés. Voilà à quel genre d’humour s’expose le lecteur de Moonbloom. Aucune gratuité dans ce comique toujours aussi sombre. Le héros de ce conte aux allures d’allégorie n’est à aucun moment aimable. En tant que réceptacle de toutes ces histoires tragiques mais jamais véritablement sympathique, il éclaire la réaction attendue du lecteur : un rire embarrassé, spontanée faute d’une réaction plus appropriée.

Mais plus important encore, il ferait tout en riant car il lui apparut que la joie ressemblait à la tristesse du deuil et que c’était un sentiment au moins aussi puissant et aussi profond.

Nous voilà prévenu. L’autre nom qui vient presque nécessairement à l’esprit pour comprendre ce chef-d’œuvre mineur de la littérature juive est bien sûr Kafka. Moonbloom, dans son innocence christique, est persécuté par ce qu’il serait un peu trop facile de qualifier d’atmosphère kafkaïenne. Peu à peu les très légitimes demandes d’aménagement des locataires envahissent son esprit au point d’en constituer la seule réalité. Moonbloom élabore des plans de restaurations sublimes, parfaitement inutiles.

Dans ces réparations face à l’inexorable, ces bricolages face à l’oubli et l’usure dont l’autre nom demeure la littérature, Wallant éclaire peu à peu le caractère de son personnage. Trentenaire solitaire ayant tâté de tous les métiers, Moonbloom se sent sur le point d’exploser et veut se tenir, comme il le dit lui-même, à la hauteur de cette sensation. La très grande réussite de ce roman à l’intrigue de plus en plus inquiétante est de souligner à quel point le protagoniste se paye de mots et tente d’éclairer des délires dont le sens lui échappe totalement. Bien sûr, pour celui qui un instant à jouer avec le rabbinat, le terme, trop grandiloquent, de déréliction paraît s’imposer.

Il commençait à se poser des questions sur la relation qu’il entretenait avec la vie, à se demander si elle existait vraiment.

Persistant sentiment d’irréalité qui envahit tous les personnages. Avec un prosaïsme toujours comique, soulignant toujours la crasse vulgarité de nos aspirations, le ridicule de vouloir laisser une trace de notre passage, Moonbloom peint une humanité dont la rédemption paraît une passion inutile. Mais magnifique. Le héros finit par vivre à crédit, sans lien avec la réalité. L’ultime scène farcesque de réparation atteint à des sommets de comique mais aussi de cette profondeur dont le sens continue à nous échapper. L’interprétation, disons, religieuse ne s’impose pas nécessairement. Celle d’un portrait d’une humanité peu aimable, dolente, belle et conne à la fois, sacrifiant ceux qui veulent, plein de maladresse et d’altruiste égoïsme, la sauver, paraît plus pérenne. Un roman à découvrir en tout cas ne serait-ce que par cette inquiétante étrangeté véhiculée par la multitude de ses personnages tous arrimés à leur irrécupérable souffrance.

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3 commentaires sur « Moonbloom Edward Lewis Wallant »

  1. « le ridicule de vouloir laisser une trace de notre passage, »
    putain, à qui tu le dis !
    dans cent mille ans on se bousculera pour lire tes critiques !
    perds pas ton temps, écris le ton roman que t’as tant envie de chiader, laisse vivre les livres des autres sans leur chercher des poux. Alors ! Tu crées ou tu continues de te morfondre dans ton blog ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour cette critique d’une rare perspicacité.
      À mon sens, laisser vivre les livres c’est aussi en parler. Tenter de se forger un avis pour le peu qu’il vaut. L’opposition entre création et critique me paraît stérile. Et tout ceci s’efface déjà. On se morfond comme on peut.
      Très bonne journée et merci de ton passage.

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