La douleur de Manfred Robert McLiam Wilson

manfred

Roman sec et sombre, La douleur de Manfred interroge le peu de réparation que permet la douleur, l’éloignement romantique et le roman.  L’agonie d’un vieillard, le regret de ses violences, ses égoïstes jalousies rendent le personnage de Manfred peu aimable. Pourtant la prose ciselée et sans pose de McLiam Wilson, sans excuser ni justifier son protagoniste, transforme ce récit en un roman captivant.

Le deuxième roman de McLiam Wilson, après Eureka street et Ripley Bogle dont j’ai eu le plaisir de parler ici, déroute le lecteur. L’auteur quitte en effet l’Ulster si sombre et sympathique de son premier roman et le romantisme en marge du clochard céleste de son troisième roman. J’en parlais à propos de Lauren Groff : indéniable admiration pour les romanciers qui parviennent à renouveler leur thème, leur angle d’attaque tout en conservant l’unité d’une sensibilité reconnaissable par un style. Néanmoins, mes goûts littéraires aiment les contradictions. Pour en donner un seul exemple, j’imagine retrouver, plus tard, avec plaisir la désinvolture d’un Jaenada, dans son sillon, à creuser le peu d’obsessions que réellement nous ressentons. La matière même des personnages de roman me semble pétri des angoisses de l’auteur. Ils apparaissent, me semble-t-il, seulement si le romancier est parvenu à une transmutation. Transformer l’angoisse en mélancolie pour citer, à nouveau, Michel Leiris.

La douleur de Manfred offre donc un dépaysement passager. Superficiel. Dans un Londres sans date, la douleur de Manfred efface les contours d’une réalité platement quotidienne. Prématurément vieilli, Manfred attend la mort et espère de sa douleur une rédemption parfaitement romantique, pour ne pas dire ridicule. Je ne crois pas vous avoir parlé ici de la nécessité pressante de lire La maladie comme métaphore de Susan Sontag afin d’échapper à ce qui reste un délire douteux. Important, à mon sens, de souligner, à l’instar de Sontag, que le cancer ne choisit pas, la maladie résulte assez peu au fond de nos pratiques et de la moralité derrière elles. Au grand jamais elle n’offrira jamais rédemption et signification. Je m’égare.

En apparence seulement bien sûr. Façon comme une autre de toucher à l’essentiel de ce roman. Il suscite une fascination ambivalente. Avec un vrai talent, une très belle aptitude à effacer les marques de recul ou de réticences face à son personnage, McLiam Wilson s’approprie la vision du monde de Manfred. Et c’est pas beau à voir. Insidieusement, le roman se focalise sur une question de regard. Avant d’évoquer ceux que Manfred ne peut échanger avec sa femme, parlons de cette sensibilité particulière dont le dote le romancier.

Sans afféterie, l’écriture de ce roman brille de notations discrètes, de ses sensations diffuses par lesquelles le sensible de la réalité nous est rendu. Avec une obstination imperceptible, McLiam Wilson, les pose toujours dans leur appréhension temporelle. Les souvenirs d’enfance ont cette précision parfaite, cette beauté oublieuse et ennuyée :

L’école, c’était l’éclat sans ombre de journées qu’il ne parvenait à compter. C’était la hampe d’un chêne devant une grille noire. L’école, c’était un théâtre archi-plein où il jouait le rôle de vedette. C’étaient des rêves de sénescences prospères.

La vieillesse de Manfred, certes, prospère elle ne le sera pas. La prose de roman est d’une concision impressionnante. Jusqu’à l’irréel parfois. « La solitude déracinée de l’ultime vérité » voilà comment la vit Manfred. Toute la force du roman est de suggérer qu’il s’agit d’une auto-justification pathétique mais au fond, au-delà de notre dégoût, compréhensible.

Pour tenter de vous faire comprendre ce que je tente d’expliquer, La douleur de Manfred procède, pour ainsi dire, à la façon de l’admirable Douleur de Shalev.

Pour ainsi dire puisque ma parole critique retrouve alors la mise en résonance de mes lectures. Mes derniers articles avaient un peu abandonné ce jeu de liens pour inventer une cohésion. Qu’importe.

La douleur de Manfred partage avec le dernier roman de Shalev une description clinique de la douleur. Mais surtout une manière de suggérer que sa névrose finit par se croire autoriser afin, qu’insidieusement, ses interprétations remplacent la réalité. Les deux romans sont aussi une interrogation sur la judéité. Ou plus exactement, comme le ressent le protagoniste de McLiam Wilson, du sentiment d’être juif à la reprise des persécutions. Pour être limpide, Manfred ne se sent jamais aussi juif, lui l’apostat, qu’en regard de la souffrance de sa femme et surtout de la jalousie complexe qu’elle fait naître :

Mais surtout, il devint jaloux de la guerre, des camps. La première fois il l’avait battu à cause du soupçon de quelque vil dont elle avait été victime autrefois, à Birkenau. Il devient jaloux de Birkenau.

Abject n’est-ce pas ? Manfred bat sa femme. Le roman pénètre la spirale de cette insupportable violence. Avec une précision contondante, l’auteur présente les justifications jalouses de ce détestable anti-héros. La plongée dans l’histoire commence. Elle ne justifie rien. Elle offre une plongée dans le siècle avec une sécheresse et une concision inspirées. Les souvenirs de la guerre restent une dépossession. Comme presque tous les protagonistes de McLiam Wilson, Manfred peine à habiter sa vie. Il existe en marge de cette conscience de l’importance de l’événement historique qui n’intervient que dans les romans historiques.

Car pour lui la guerre était désormais une histoire. Une histoire dépourvue de toute ressemblance avec son vécu de soldat.

Pas davantage que je ne me renseigne sur l’existence de nouveaux romans de cet auteur, il ne me viendrait à l’esprit d’interroger sa propre judéité. Toute la question du roman paraît être là : peut-on s’approprier une expérience ? Cette usurpation devient alors une façon de rendre sensible un vécu. Pour ne donner qu’un seul exemple, en lien bien sûr avec une de mes précédentes lectures, avant de quitter Manfred, de ne plus l’autoriser à le regarder, sa femme lui confie son histoire. Atroce et juste. La vie dans un ghetto, la naissance à l’amour. Cette réalité précisément dont Mendelsonh quêtait magnifiquement dans Les disparus.

Il serait alors assez tentant de reconnaître l’auteur dans le personnage de Tapper. Juif d’adoption qui modifie son nom, adopte les coutumes religieuses et pas uniquement par un sens des affaires maladif. Après la guerre, durant ce traumatisme dont il ne faisait pas bon parler, un long moment Manfred se transforme, tel Moonbloom, en collecteur de loyer pour le compte de Tapper qui n’est pas sans convoqué les personnages de gangster chers à Saul Bellow.

Rapprochements un peu gratuits. Certes, le personnage central d’Eureka Street était déjà recouvreur de dette. Le plus important pour McLiam Wilson semble être la façon dont nous prétendons payer notre écot à la violence. De quelle manière nous nous arrangeons avec notre propre culpabilité. À l’heure du bilan, le nôtre sera-t-il plus glorieux que celui de Manfred ? Le romancier nous aide à ne prendre aucune hauteur avec ce salaud ordinaire. Sans doute parce qu’il ne propose aucune explication à ses gestes.

Avec un attachement puéril et souffreteux, Manfred est celui qui n’accepte pas d’être remplacé. McLiam Wilson fait de ce thème une fine réflexion sur la paternité. Le père de Manfred entretenait une peur-panique de l’obscurité, Manfred entretiendra une haine sans partage pour son fils susceptible de le supplanter. Avec délicatesse, La douleur de Manfred s’avère alors indéniablement un roman de McLiam Wilson par sa poursuite de cette mise en scène d’un amour romantique, sa façon de se croire toujours préférable à l’affrontement du quotidien.

La brève post-face indique ainsi que l’auteur connaît lui aussi son Emma (le prénom de la femme de Manfred). D’une certaine manière Ripley Bogle creuse cette identification autobiographique.

 

 

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