Les falsificateurs Antoine Bello

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Avec son idée originale d’un comité occulte chargé de falsifier la réalité, Les falsificateurs déroule un scénario fascinant. Dans une langue à l’efficacité hélas un peu trop plate, Antoine Bello nous rappele à quel point le XXème siècle fut romanesque. Une belle plongée, toujours didactique, dans la constitution de nos faits. Hélas toujours un rien trop factuel.

Un mot d’abord du style des Falsificateurs : plat, sous-écrit, fonctionnel mais sans chavirement. Éclairons ce jugement de valeur qui constitue ma principale réticence face à ce roman riche et captivant. Antoine Bello a l’ambition d’écrire un roman monde, en prise direct avec l’histoire et sa constitution sinon mensongère du moins en perpétuelle correction.  Ses personnages sont donc de simples incarnations de la mondialisation. Citoyens d’un monde froid et factuel, entièrement réduit à sa logique entreprenariale. Les ambitions de Sliv, ses déceptions dont il est aisé de percevoir les artefacts peinent alors à nous entraîner.

Sliv est islandais. Durant tout le roman, il va s’exprimer dans un sabir mondialisé sans origine mais dont l’imaginaire reste assez profondément français. Pour mimer cette attention aux détails factuels qui irrigue ce roman très bien renseigné : mange ton vraiment de coquillettes en Islande. Anecdotique.

Mais là n’est pas le plus gênant. Sliv est donc recruté par Le Consortium de Falsification du Réel. Une idée parfaite que Bello maintient toujours dans une belle ambiguïté suspensive. Sliv va donc altérer la réalité, réécrire l’histoire. Pour inventer un film ou un trésor convoité d’une peuplade primitive. Ma réserve sur la langue employée pointe encore ici. Jamais le romancier ne s’intéresse à la constitution langagière de la réalité. La seule façon de l’altérer continue à me sembler de subvertir sa langue.  D’interroger la constellation de mots qui constituent l’imaginaire d’un individu.

Avec une indéniable habilité, Bello interroge ce qui rend une histoire crédible. Il n’oublie pas l’importance d’un narrateur auquel s’identifier. Avec cette naïveté enfantine (qui est un des charmes de ce roman), il conclue d’ailleurs un peu rapidement que le destinataire doit lui faire confiance. Une langue plus truqueuse, un narrateur moins fiable, partant moins monolithique, m’aurait parût préférable. Comme on dit dans le langage scénaristique, pour ne pas dire cinématographique tant l’adaptation filmique semble un objectif probable du romancier, Sliv semble alors dénué de background. Bello lui invente un vague traumatisme enfantin dans un flash-back forcé. Aucune intimité avec ce personnage tant il n’interroge pas sa réalité primitive, maternelle comme sa langue dont, donc, il n’est jamais fait état. Illska est un roman islandais qui partage cette indifférence fonctionnelle, ce soupçon de personnages réduits aux idées qu’ils sont censés incarner. Son protagoniste s’interroge parfois sur sa propre langue, sur les mythes qu’elle fonde. On s’imagine la gourmandise goguenarde avec laquelle Marías se serait emparé de ces schémas narratifs. Le flottement entre plusieurs langues, l’impossibilité d’une traduction tout à fait exacte. L’impression, dans une autre langue, d’approcher une réalité absente de la nôtre…

Passons pourtant sur cette réticence stylistique. Elle me conduit au passage à ne pas envisager une lecture immédiate des deux autres volumes à la suite des Falsificateurs. Je m’y suis laissé totalement happé. Quand il réécrit l’histoire Antoine Bello est captivant. Le roman contemporain doit sortir de son pré-carré. L’intimité du drame en chambre n’est pas son horizon terminal. Même si un peu de profondeur psychologique n’aurait pas nié, Les falsificateurs participe indéniablement à notre intelligence du monde. Au risque de me répéter, toute histoire me semble avoir besoin d’un discours d’accompagnement. Ce roman se plonge avec délice dans l’annonce de la financiarisation hystérique de notre univers. D’une manière très claire, soulignons le talent pédagogique de l’auteur, les mathématiques se révèlent une composante essentielle de nos représentations du monde. Façon pour moi de rappeler le très bon À la lumière de ce que nous savons.

Sliv devient un instant réassureur.  L’horreur inquiétante de ce métier devient une illustration des pouvoirs prédictifs de la fiction. Sliv est un très bon scénariste. Ses idées de modifications du réel sont toujours brillantes. Mentions spéciales à sa destruction d’archives de la Stasi afin de repousser la découverte de ses manipulations.

Même si j’avais l’impression de reconnaître mieux que la plupart de mes condisciples la mélodie enfouie dans la cacophonie de l’histoire, je n’avais jamais imaginé pouvoir contribuer à en écrire la partition.

La mise en abyme des manipulations de Sliv est une évidence sur laquelle Bello a le bon goût de ne pas trop insister. On pense immanquablement à Borgès. L’univers où s’enfonce Sliv est une construction ou une référence trompeuse vient justifier une autre qui l’est à peine moins. Les falsificateurs reste sage. Sa paranoïa reste administrative. Formule cassante ; disons historique.

Pour Bello la réalité serait uniquement factuelle. Pour conserver toute l’efficacité de son roman, la réalité est toujours publique. Les russes n’aurait pas envoyé Laïka dans l’espace, la lettre de Zinoviev serait un faux inconsidérer, la découverte de l’Amérique par les Viking une escroquerie prophétique, la remontée du prix du baril une spéculation hasardeuse pour précipiter la fin de notre confiance dans l’hydrocarbure. Le portrait du siècle dans ces altérations est saisissant. Affreusement crédible. Le roman deviendrait véritablement inquiétant s’il se plongeait dans des altérations de notre réalité personnelle. La réalité ne serait-elle pas durablement affectée si on modifiait subtilement nos souvenirs ?

Relevons aussi au passage l’habilité de plonger cette histoire dans les années 90. Bello devine ainsi l’émergence de certains phénomènes. L’avènement d’internet sera le règne de faussaires puisque la matérialité du faux sera de plus en plus vérifiable. Soulignons aussi la belle description de l’horreur d’un retour à la vie civile, dans les soucis de la carrière, sans ouverture sur le monde. Bref, un monde sans ces livres qui nous inventent et instruisent.

Un peu attendues, les interrogations sur la portée d’une modification n’entravent aucunement cette lecture toujours rythmée. Avec toujours cette feinte naïveté prêtée à son personnage, la réflexion sur le droit à l’auto-détermination de la peuplade primitive mise en lumière par les mensonges de Sliv est pertinente. Peut-on faire le bonheur d’un peuple malgré lui ? Modifier la réalité ne s’avère-t-il pas toujours sinon désastreux du moins égoïste.

Une dernière réflexion de ce roman populaire et intelligent : l’âge venu, changer d’avis n’est pas une faiblesse mais une preuve d’intelligence. Alors, après tout, le seul but d’un roman est peut-être de nous porter dans son récit. Les falsificateurs y parvient parfaitement.

 

 

 

 

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