188 mètres sous Berlin Magdalena Parys

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Un très bon polar tant son intrigue, retorse, s’octroie de s’égarer dans les souvenirs, les amours transis des nombreuses voix qui constituent un joli portrait de Berlin de la seconde guerre mondiale aux années suivant la chute de son mur. Avec cette histoire d’un tunnel d’une évasion manipulée, Magdalena Parys offre une vision singulière de l’Histoire. 188 mètres sous Berlin se révèle infiniment plus qu’un polar : un récit intimiste où le dénouement n’est jamais tranché.

À l’image de ce qui peut paraître un automatisme chez Paula Hawkins, Parys fragmente son récit en une multitude de voix et en chapitres extrêmement courts. Sa très bonne idée est de ne pas changer de points de vue à chaque chapitre pour ne pas égarer le lecteur. Mais surtout, plus important, afin de donner une certaine cohérence à cette fragmentation narrative si facilement gratuite.

188 mètres sous Berlin remplit alors une délicate gageure : son intrigue est en perpétuelle tension sans pour autant céder aux automatismes du whodoneit. Vous savez ces romans à intrigues, type Agatha Christie, dont l’essentiel tend à une résolution par des motivations psychologiques perverses et, le plus souvent, inutilement complexifiées. Pas de meurtre ici. Des soupçons seulement ; l’ombre à l’occasion d’une réapparition.

La trame narrative se justifie donc par ce joli ressort. Peter, à la mémoire photographique, décide de réécouter, dans un ordre inversé, l’intégralité de ses archives. Il veut comprendre comment lui et ses acolytes (alcoolique pas seulement pour le jeu de mots) ont réussi à creuser un tunnel sous le Mur.

Magdalena Parys a le bon goût de laisser en arrière-plan l’aspect de roman d’espionnage dans lequel elle nous plonge pourtant. Le Berlin d’après la seconde-guerre mondiale reste un décor des plus romanesques. Dans 188 mètres sous Berlin aucune recomposition pesante, pas le plus petit commentaire sur la certitude des protagonistes de vivre un moment historique. Inutile de revenir ici sur mon agacement face aux romans historiques dont les personnages sont toujours au cœur de l’événement et en ont une perspective si exacte qu’elle ne puisse être que rétrospective.

Le lecteur remonte donc dans des archives. Chaque témoignage se contredit assez subtilement. Chaque personnage se révèle dans un aveuglement à la fois magnifique et singulier. Au sens où chacun de ses protagonistes est doté d’une réelle individualité aucunement stéréotypée. Après une scène finale dont la sécheresse descriptive peine un peu à convaincre, sans doute parce que le lecteur craint qu’il s’agisse de l’ultime scène dont il doit conserver en mémoire tous les détails, Parys nous plonge dans les souvenirs souvent sans importance dramatique de ses personnages.

Des souvenirs de profs, d’élèves marquants, de tous ses événements sans grande importance dont sont tissés nos existences. Ce roman montre un vrai talent à les incorporer en les laissant insidieusement suggérer un vague suspens.

Les personnes qui arrivent au bout de leur propre vie s’empressent volontiers de vivre celles des autres.

Pour ne rien dévoiler de l’intrigue, je vous invite vraiment à la découvrir, disons que ces souvenirs d’anciens combattants dévoile des drames familiaux surtout fraternels. Avec assez de finesse, ce ressort dramatique des frères ennemi est éludé. Il ne représente, heureusement, pas la lutte antagoniste de chaque côté du mur. Il s’agit plutôt d’amour trompé. Franz, le seul évadé par ce tunnel, est le personnage central dont le portrait en creux hante tous les témoins. Il sait jouer de l’amour qu’il inspire. Pas dans mon intention de dévoiler le quiproquo amoureux au cœur de la narration. Parys sait nous en rendre la violence latente : toute une vie à aimer celui qui se sert de nous pour ne pas voir celui qui nous aime. Mention spéciale pour la confusion schizophrène qui frappe Viktoria pour résoudre – pour ainsi dire – cet amour mal placé.

Un des grands attrait, hors l’évocation pointilliste très réussi de la guerre et de ses exodes, de 188 mètres sous Berlin est l’importance de l’immigration polonaise, de l’intérieur puisqu’elle vient surtout de Gdansk, et de son influence sur l’institution scolaire crée par l’ancien fugitif. De très belles notations sur la langue: « Il y a autant d’hommes en toi que de langues. » Puisant peut-être dans son expérience personnelle, cette évocation est juste. Preuve, s’il en fallait, que le polar polonais se porte à merveille.

Concluons en forme de question. Un de mes lecteurs peu peut-être renseigner ce hasard de noms citer. Parys évoque le destin tourmenté et traîtreux de la famille von Schirach. Existe-t-il un lien avec ce Von Schirach, auteur admirable ?

 

 

 

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Un commentaire sur « 188 mètres sous Berlin Magdalena Parys »

  1. Je remarque moi aussi que, de plus en plus, les romans qui nous plaisent mettent en arrière plan le genre principal de l’oeuvre. On a tellement fait le tour des idées que les scénarios deviennent classiques, même lorsque l’on parle réalité. On aime toujours autant, mais on apprécie d’autant plus l’originalité. Se laisser emmener dans une autre trame que l’enquête policière, ici l’Histoire si j’entends bien. Enfin c’est au moins mon cas.
    Pour résumer, voilà un livre que je me procurerai bien!

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