Après Delorès Sarah Schulman

delores

Sous la forme du roman noir, un flingue et des filles, Après Delorès est l’exploration d’un fragment du discours amoureux. Mensonges et cruautés dans un New-York délabré, hors d’âge. De ce tableau au couteau, Sarah Schulman tisse les entrelacs sentimentaux d’un univers lesbiens conté avec une radicale volonté politique. Loin de la virilité exacerbée du genre, Après Delorès décrit la pluralité féminine.

Le polar me semble avoir un attrait particulier quand il se situe dans un jadis difficilement datable. Un moment où le monde, faussement sans doute, paraissait moins policé, moins contaminé de cette modernité marchande qui, dans sa description d’objets, croit toucher à la pointe extrême du moment. Je pense notamment à des polars comme la première série de Val McDermid, pour l’enquêtrice féminine, ou à ceux de Joseph Hansen pour l’homosexualité masculine et le subtil décalage de point de vue ainsi apporté. Des polars à la fois brefs, moins de deux cents pages mais avec une intrigue souple de se permettre toutes les digressions. Après Delorès s’inscrit certes dans cette tradition.

Mais, la piste du polar est un trompe l’œil. La résolution d’un meurtre a peu d’importance. Aucune compensation en tout cas.  Le coupable sera trouvé au hasard d’une voix capturée par un objet aussi délicieusement suranné qu’un répondeur. Schulman s’empare pourtant ici un des thèmes du roman policier américain : la vengeance. Dans sa violence simplificatrice, Denis Lehane s’en sert comme d’un usuel ressort scénaristique. Bien loin du thriller, Après Delorès enchaîne plutôt les instantanées un peu à la manière, pour parler d’une réedition récente, de C’en est fini de moi. Les appartements de Tribeca entre Coke et Défonce, les services dans un coffe-shop miteux, les clubs punk déjà figés dans une mythologie obsolète (seul la passion pour Pattie Smith jamais ne sera démodée) et surtout la complexité des rapports amoureux.

Souligner l’originalité qu’ils soient uniquement lesbiens est une impardonnable faute de goût. Révélatrice malgré tout de la domination sans partage de description de rapports hétéro normés. Schulman met son lecteur en face de sa curiosité mal placée. Le sexe, bien sûr, n’est pas absent. Précision et crudité pour éviter l’embellissement et en rendre l’ambivalence.

Je suis une femme dans toute sa complexité. Nous devons nous accommoder d’une grande variété de sentiments présents en même temps dans les limites de nos corps de femmes.

La très grande réussite de ce roman est d’intégrer ce genre de révélations (d’une évidence à la fois idiote et indispensable) dans le point de vue de son personnage principale totalement parasitée par ses fantasmes d’une revanche sentimentale. Histoire d’une rupture et de ses errances. Toutes les rencontres de ce roman sont animées de ce manque. D’une violente sécheresse, la plongée dans la psyché de toutes ces femmes est marqué au sceau de ses révélations dans une langue si simple qu’elle en rend l’illumination, sa stupidité et leur validité.

L’héroïne se précipite dans des rencontres. En plus d’un cadavre, elle y trouvera les mensonges d’un couple, Charlotte et Beatriz, qu’elle espionne et jalouse. Très fins portraits de femmes dans leur composition de personnages fictifs. L’actrice et sa metteuse en scène, par leur fascination font des coupables idéales. Et, au-delà, un désespoir descriptif. La concision de la phrase montre le peu de compensation de ces observations. La vengeance aura un objet de substitution, le double meurtre impuni. Delorès continuera à ouvrir à un manque si finement ausculté.


Un immense merci aux éditions Inculte pour cette lecture.

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