L’avancée de la nuit Jakuta Alikavazovic

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Superbe roman sur la nuit et la peur, la politique et ses prospections, L’avancée de la nuit décrit le drame d’un couple destructeur. Dans une langue d’une dense perfection, avec une rare intelligence, Alikavazovic interroge les souvenirs qui nous constituent, les discours qui nous délitent.

Je découvre avec ce roman Alikavazovic. Indéniablement une romancière majeure. Singulière en tout état de cause, elle l’est par la spécificité de son rapport au réel qui est ici expérimenté. Bien sûr, il serait aussi facile que fastidieux d’en retracer la filiation. On pense, par exemple à Georges Bataille et son réel qui serait l’impossible. Les éditions de l’Olivier donne, me semble-t-il, souvent à entendre ces écrivains rares pour lequel la réalité romanesque ne saurait être une appréhension empirique. Nous pensons, avec une peur sciemment planquée sous le tapis plutôt que d’y voir le motif, à Ben Lerner.
Notons qu’elle en est la traductrice française.

Dans ce court et  dense roman (comme l’est une nuit d’errances cauchemardesques), la réalité tient à une prophétie inquiétante. Notre siècle sera celui où tout un chacun sera dans la sécurité. Pour Paul, veilleur de nuit dans la situation initiale de ce roman dont toutes les conséquences et déclinaisons sont envisagés, répétés parfois comme hantées par ses fantômes auxquels se refusent à croire les personnages, la réalité serait celle vue dans les écrans de vidéos-surveillances. « Si l’on admettait que le réel fût avant tout une déception. » Alikavazovic se révèle alors un immense écrivain précisément car sa langue permet de rendre compte du rapport changeant, inquiet toujours, à la réalité que traverse ce roman.

À l’origine une simple histoire d’amour estudiantine. Paul est fasciné par Amélia qui vit à l’hôtel. Dès les premières lignes, la prose d’Alikavazovic agglutine les propositions comme si aucune ne pouvait être parfaitement apte à rendre compte de la débile complexité d’une rencontre amoureuse. Justement parce que vécu sur le moment avec une évidence qui nous laisse croire à sa transparence. Là pourtant, le réel est, disons, sensible. L’éducation sentimentale de Paul poursuit une perte de sa virginité que ses rencontres multiples ne suffisent jamais à rendre effective. Très vite, le réel advient comme ce qui nécessite sa dépression d’irréalité. Isolement amoureux très joliment décrit avec que l’«intuition du désastre » ne rattrape les personnages. Amélia tout particulièrement. Elle qui décrit ainsi les résurgences de son enfance saturée du fantôme de sa mère.

Je porte encore en moi ces espaces neutres – mais leur neutralité au contact de mon esprit se transforme en angoisse, en terreur sourde.

Une phrase comme celle-ci justifierait à mon sens à elle seule la lecture de ce roman. Avouons, si vous n’êtes pas déjà perdu, que ce roman excelle à toujours nous déstabiliser. Il désarme, peut-être avec un excès d’intelligence, nos réticences. Un soupçon, par exemple, de parisianisme dans ce roman.  L’expression ne colle pas tout à fait. Substituons-là à une certaine froideur sentimentale, une appréhension vaguement désincarnée des personnages qui, parfois seulement avant un retournement de situation, incarnent une idée. Concrètement ? Paul est pauvre, vient de la banlieue parisienne d’où sont parti les émeutes de 2005. Avec finesse, Alikavazovic explique en postface que la reconnaissance factuelle des troubles décrits dans son roman serait une coïncidence au-delà de la volonté de l’auteur. Les personnages évoluent alors dans des décors qui ne les situent jamais tout à fait. Dans des villes, pour reprendre la magnifique formule de la romancière, où il ne reste que des survivants ou des touristes. Parfois, alors, un peu de peine à s’attacher aux personnages. Au risque de me répéter, il est bon d’interroger cette nécessaire empathie.

Amélia est la riche et oisive héritière d’une mère disparue, sans doute, en Serbie et portée par sa volonté d’une pacifique poésie-documentaire. Idée au passage lumineuse d’une façon de témoigner qui invaliderait la bêtise journalistique. Opposition un rien schématique. Bien vu pourtant de souligner la constitution sociologique de la «passion de la catastrophe qui anime Amélia. Snobisme du désapprendre, brûler en soi tous les livres touche à un certain mépris de classe. Parfois, Alikavazovic semble s’y laisser prendre. Indifférence au destin de ses personnages à force de vivre dans un univers délocalisé. Mais, là encore, la très grande valeur de ce roman est de confirmer ainsi un singulier rapport à la réalité. Les faits s’enchaînent, s’effacent et se recomposent dans des souvenirs à chaque fois réinventés. Une conception très contemporaine du roman puisque, dans un tout autre genre, Paula Hawkins, mettait cette conception du souvenir comme une réalité totalement recomposée en exergue de son roman.

Le plus difficile à accepter est sans doute la réalité prospective de nos villes devenues des lieus interchangeables où règnent la nuit et sa peur jamais vaincue. Parfois, sans la moindre insistance théorique, Alikavazovic parvient à suggérer la nature précise de cette peur. Un fantasme collectif qui survit, passe d’une génération à l’autre faute d’être racontée. Les jeunes filles disparaissent. Amélia et sa fille Louise ressentirons la proximité de cette hantise.

La simple histoire d’amour entre Paul et Amélia prend alors une tournure politique. Visionnaire serait un terme plus pertinent. La folle aliénation d’Amélia (souvent d’un romantisme qui prêterait à rire si la romancière ne prenait soin d’en souligner l’élaboration romanesque) trouve une chambre d’écho dans une rencontre. Elle et Paul sont étudiant en architecture. Ils suivent les cours d’Albers sur la ville et ses peurs. Je ne sais trop pourquoi, cette figure magnétique, ses façons de tourner autour du sujet pour ne pas l’affronter, m’ont fait penser au Peter Sloterdjik de Bulles. L’ambition d’Albers serait de localiser la peur, de faire comprendre son rôle politique, la façon dont le pouvoir peut se (et nous) rendre invisible. Toujours une façon de proposer un autre rapport au réel.

On conspire de nous enfermer dans ce qui est, comme si seul ce qui existe pouvait jamais exister.

Inutile de relater ici toutes les passionnantes réflexions d’Alikavazovic sur la peur et la ville. Partout « où il y avait des gens pour gesticuler dans la nuit et appeler ça de l’art. » J’ai esquissé un rapprochement liminaire avec Ben Lerner. Il se justifie alors par cet autre rapport à la réalité que permettrait un art, une poésie désormais impossible à envisager dans sa sacralité. Les plus beaux passages de L’avancée de la nuit se situent dans une ville qui aurait pu être Sarajevo. Amélia y disparaît à la recherche de la poésie-documentaire de sa mère. Tout se passe dans un hôtel. Impuissance des intellectuels à témoigner. Susan Sontag en tête. La fille tente de s’approprier ce traumatisme. Amélia se marie avec un artiste. Le geste artistique est alors finement parodier. Peut-il encore aujourd’hui aller sans une part d’imposture ?

Dans sa dernière partie le récit devient complexe. Il joue sur la répétition et la redite de comportements orphelins. Les situations se confondent. Parfois avec un certain manque de teneur, j’allais dire d’indexation sur la réalité. Après une narration très ancrée dans notre époque, raconter l’existence de Louise, la fille d’Amélia et de Paul (l’inquiétude de la paternité, sa connaissance peureuse a un grain magnifique) contraint le récit à s’ancrer seulement dans la prospection. Quand la peur aura pris le dessus. Crédible pessimisme du pari le plus sombre. Au moment même au le lecteur commence à être frappé d’irréalité Alikavazovic propose ce que j’ai la prétention de nommer solution de l’image. Le récit veut alors opérer une plongée dans le geste pure. Le roman nous avait proposé deux représentations du même paysage. La Sainte-Victoire de Cézanne et sa reproduction d’un peintre américain, de mémoire et les yeux fermés. Cauchemardesque ressemblance. Au fond, L’avancée de la mémoire propose seulement une reconstitution des souvenirs d’une histoire d’amour. Sans doute est-il bon d’insister sur la peur qui constitue le centre sinon de l’amour du moins de sa mémoire.

Arrêtons-nous là dans l’évocation de ce riche roman dont je n’ai fait qu’évoquer certains thèmes. Nul doute que je lirai d’autres livre de cette si intéressante romancière.

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10 commentaires sur « L’avancée de la nuit Jakuta Alikavazovic »

      1. je pense à la fin de la semaine – trop de travail (et en fait je dis whouaoua – mais pour une lecture de fin de journée (après des tsunamis de mots à traduire…) il était assez exigeant et dense …. plutôt un page-turner d’une autre planète…!

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  1. J’ai l’impression que c’est un style très lyrique, foisonnant de vérités générales, je me trompe ? Toujours un petit peu méfiant de ces styles-là, où l’on vous force à faire confiance à un narrateur dont toujours, pour ma part, je me méfie!

    Aimé par 1 personne

    1. Lyrique n’est pas le bon terme je crois. Très écrit sans aucun doute, dense et précis plutôt. Sans envolé en tout cas. Le narrateur reste extérieur, le récit est parfaitement déconstruit. Aucun souvenir des personnages n’est assuré. D’où les vérités générales qui sont acceptables car situer dans une sensibilité toujours singulière. Je ti’nvite à découvrir.

      Aimé par 1 personne

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