Paris-Austerlitz Rafael Chirbes

couv71588377.jpg

Récit sombre et sec de la perte d’un amour. Avec sa brusque et pessimiste empathie, Chirbes nous livre un superbe roman où les égoïsmes, les mensonges et les arrangements de la passion sont disséqués. Paris-Austerlitz est empreint de cette humanité avec laquelle Chirbes, dans toute son œuvre, dépeint la pauvreté héréditaire de l’un et les dépendances perverses crées par son essai chez l’autre acteur de ce drame ordinaire et magnifique.

Je ne sais trop pourquoi, un soupçon de misérabilisme me semblait parasité La belle écriture et surtout Sur le rivage. Peut-être, par une vision un peu superficielle, Chirbes quitte cette étouffante absence d’issue en décentrant un peu son propos. Nous n’aurons pas ici un portrait nécessairement amer de l’Espagne en crise ni une remontée de la mémoire de ses guerres fratricides. Plutôt une jolie description de Vincennes et de ses taudis.

Un madrilène à Paris, s’essaye à la peinture, est hébergé par son amant avant de le quitter, de revenir à son riche héritage. Chirbes sait déployer toute la subtilité de cette trame très classique. Dégraissé de tout pathos, même la présence de la mort ne fait pas de cette histoire simple un drame. Michel meurt. Du Sida, probablement. Son ancien amant se souvient de leurs heures joyeuses, de leurs ivresses, d’une passion physique dépeint avec une belle crudité. Peu à peu surnage surtout les regrets.

La joie des premiers mois s’ouvrant un passage dans la poisseuse toile d’araignée des souvenirs d’après.

Le narrateur éprouve alors surtout la difficulté à raconter le bonheur. Vieille impossibilité littéraire. De ce livre crépusculaire se dégage pourtant une certaine joie. Hormis les « trompeuses prestidigitation de la chair », au-delà de cette ivresse quêtée par les amants dans les bistros du quartier, il semble que dans cette triste histoire d’amour, Chirbes trouve des réponses à cette belle question des mythologies que doit encore perpétuer ou inventer le roman.

À quelle rhétorique pouvons-nous raccrocher qui réenchanterait pour nous cette fin du vingtième siècle ? Qui fera pousser de la poésie là-dessus ?

Paris-Austerlitz y parvient par instant. Le ciel parisien a la couleur du pastis dont s’abreuve les amants. Chirbes excelle a raconté les stratégies de domination au sein de ce couple. La générosité de Michel a une contre-partie : il aime qu’on se sente redevable. Ouvrier gagné par l’alcoolisme, grand sentimental pour compenser une enfance trouble si finement évoquée, il se révèle un personnage en tout point admirable. Le narrateur, plus ambivalent suscite moins de sympathie. On comprend la façon dont il se sent enfermé dans la pauvreté, à quel point la mimer quand il est possible de faire autrement serait d’une parfaite obscénité. Il poursuit sa route, regagne son milieu d’origine qui, chez Chirbes, semble des frontières pratiquement impossibles à effacer durablement.

Une autre beauté de la prose de Chirbes est de toujours paraître d’un autre âge. Description d’un Paris enfuit, sans nostalgie. On pense finalement moins à Hervé Guibert qu’à René Callet ou même Raymond Guérin. Un anarchisme bien pessimiste. Une littérature faite par ceux hantés par la certitude de ne pas appartenir au sérail. Derrière la brusquerie une délicate sensibilité.

Avec une vraie intelligence, toute cette évocation devient sensible par la jalousie rétrospective ressenti par le narrateur. « J’avais mal au Michel que je n’avais pas connu » dira-t-il. Il raconte alors la prostitution maternelle, son besoin de contact dont il prétend avoir hérité comme de l’alcoolisme suicidaire de son père. Sur un lit d’hôpital, la scène d’adieu est, par son émotion contenue, éprouvante.

Si Chirbes se révèle un très grand écrivain c’est par sa précision dans le détail. Celle qui permet de raconter une histoire qui ne soit que cela, une histoire. Un récit qui sait donner à voir les sentiments des personnages, la manière dont ils les recomposent ou, pour lui laisser une dernière fois la parole

N’importe, je parle des choses qu’on garde en soi et qui sont donc invisibles aux autres. Des choses que j’imagine, ou que je dis comme ça, pour parler.

Si cet écrivain vous a intéressé, n’hésitez pas à consulter ma précédente note sur un autre de ses romans La Belle écriture.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s