Tout ce que j’aimais Siri Husvedt

husvedt

L’illusion et ses drames, l’Art et ses substitutions, le deuil et ses prostrations, avec une sensibilité tout de finesse, Siri Hustvedt déploie tous ses thèmes pour entrelacer leur similitude. Au-delà du plaidoyer pour l’Art, Tout ce que j’aimais interroge la contamination hystérique de notre époque. Un très beau et sombre roman.

Commençons par une contamination de ma lecture. Avec la honte de l’impudeur, je ne parviens à aborder l’œuvre d »Husvedt, pourtant riche et tendue, autrement que comme celle de la femme de Paul AusterCette reconnaissance autobiographique superfétatoire parasite un peu la lecture. Stupidité à laquelle on échappe difficilement : imaginé à quoi ressemble le quotidien de deux grands intellectuels, la vie au jour le jour de deux romanciers. Sans doute un peu à cette élégance feutrée, de vernissage en expos, de discussions en voyage, que raconte pour une grande part ce roman dédié à Paul Auster. Par quelle minable déformation, ne suis-je pas spontanément capable d’envisager l’hypothèse inverse ? L’œuvre un peu moins connue, celle d’Husvedt, influe sans doute directement sur le succès de celle exposée au plein jour. La circulation des influences reste du domaine du latent, quelle analyse en révélera les inscriptions et surtout en tirera des certitudes. Assumons donc ce peu glorieux biais interprétatif. Atténuons-en l’effet en rappelant l’admirable mise en scène faite dans Les furies. Lauren Groff y interroge la place de chacun dans un couple créatif. Au-delà de la figuration artistique dans Élégie pour un américain, Husvedt interroge à nouveau cette variation sur la domination. Son oeuvre dans son entier serait alors une projection protectrice de la crainte de la perte, de la place des fantômes dans nos créations amoureuses.

Toujours dans cette fantasmagorie un peu spécieuse, on sait Siri Husvedt infiniment trop intelligente pour se laisser prendre à de transparentes transpositions. Si elle nous les offre c’est sans aucun doute pour les déjouer. Un jeu dans lequel elle plaçait déjà la curiosité mal placée du lecteur dans son dernier et magnifique roman : Un monde flamboyant. L’histoire d’une artiste qui grandissait à l’ombre de l’œuvre de son mari et qui connaissait une reconnaissance après la mort de celui-ci, justement par la création de boîtes qui ne sont pas très éloignées de celles mise en place par Will, l’artiste de ce roman.

Par cette ressemblance a priori nous touchons pourtant au cœur de Tout ce que j’aimais. Husvedt nous entraîne à prononcer des reproches mal fondés. Pressentir par exemple qu’elle signerait des romans presque trop intelligents, cérébraux. Une absurdité dans la mesure où le lecteur sait ce qui l’attend avec ses livres. Ici, l’histoire de deux couples d’amis : Léo prof d’Histoire de l’Art, grand contempteur contemplatif et de sa femme Erica, spécialiste migraineuse d’Henri James ; Bill artiste talentueux et magnétique et, d’abord, Lucille poétesse ironiste, détachée et maladroite puis surtout de Violet, universitaire spécialiste de la contamination hystérique et de tous les troubles qui circulent dans nos sociétés. Ce milieu new-yorkais est planté. Tous le talent d’Husvedt est de montrer à quel point tous ces personnages brillants, aux réflexions toujours passionnantes et renseignés, se trompent sur eux-mêmes et sur leur entourage.

Précisément en refusant de voir que nous sommes tous atteint d’une forme d’hystérie. Si ce désordre mental définitivement d’un autre siècle est, comme le développe Violet, une hallucination complexe consistant à donner à l’autre précisément l’image qu’il attend de nous. Tous les personnages de Tout ce que j’aimais se mélangent, se regardent comme des œuvres d’art ou, comme les hystériques de Charcot, des « copies d’eux-mêmes. »

Ces réflexions sur l’art pourraient paraître gratuites. Un jeu de salon. Pourtant Husvedt en souligne l’absence d’ordinaire. Le drame et le deuil surgisse, l’art redevient alors cette réponse impuissante et nécessaire. Léo, hanté par la Shoah, est très loin d’être un narrateur fiable. Il reconstruit son histoire, y cherche une compensation à la mort de son fils. Sans mise en abyme ou en résonance dans lesquels Husvedt excelle, la perte de Matt, dans des circonstances aussi atroces qu’absurdes, advient dans une description sans le moindre affect. Moment terrible et, si le mot n’était pas aussi galvaudé, émouvant. Tout le récit semble alors une tentative de reconstruction. Il serait assez obscène, me semble-t-il, d’interroger la rémanence de ce thème dans, par exemple Le livre des illusionsDifficile pourtant de croire que le roman infanticide serait un thème universel, une sorte de schéma narratif, dont Husvedt s’emparerait comme d’un autre. Celui de la déportation par exemple. La narration est trop pure pour cela. Léo collectionne les photos de ses parents disparus, de son père seul survivant des camps, dans un tiroir où s’accumuleront les traces de son fils.

L’autre direction suivie par ce roman devient imperceptiblement le mensonge, l’illusion au cœur non seulement de l’art mais surtout de nos façons d’exister.

Nous fabriquons des histoires, après tout, à partir des matériaux sensoriels fugaces qui nous bombardent à chaque instant, suite fragmentée d’images, de conversations, d’odeurs, et le contact des objets et des gens. Nous en effaçons la plus grande partie afin de vivre dans un semblant d’ordre, et ce remaniement de la mémoire se poursuit jusqu’à notre mort.

Le roman n’est rien d’autre. L’histoire d’une reconstruction dont la seule rédemption consisterait à une nouvelle manipulation de nos souvenirs. Un repentir qui serait aussi une façon de revenir. Tout ce que j’aimais prend alors le virage de l’acclimations du mensonge.  Dans un jeu de substitution assez pervers, assez ordinaire pour qu’on s’y laisse prendre, Mark (le fils de Bill et de Violet) devient une sorte de fils de substitution pour Léo. Il se dupe et l’entraîne dans le mensonge. Sans la moindre réprobation morale de la part de Husvedt. La vie indirecte, à distance et relatée me semble la seule dont le roman puisse rendre compte. Léo vit de loin avec sa femme, par lettres interposées. Très belle réflexion sur les couples qui connaissent la perte, leur probable déchirure. Mark, donc, s’enfonce dans le mensonge, la drogue et le meurtre. Derrière son personnage d’un Léo vieillissant, Tout ce que j’aimais ne s’autorise jamais la description d’une génération à la dérive. Là encore, il n’est question que d’Art. Notons la référence cryptée à American Psycho dans cette évocation de l’art du scandale. Une certaine mélancolie alors pour cette expression artistique forte, profonde, au cœur de l’illusion de ce que nous sommes sans jamais pouvoir s’en contenter.

Si ce roman vous a plu, je vous invite à découvrir Élégie pour un Américain qui en offre une suite, un approfondissement des motifs pour le moins.

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8 commentaires sur « Tout ce que j’aimais Siri Husvedt »

  1. Très belle lecture d’un roman que j’ai adoré au point que j’en ai fait l’objet de ma première chronique de blog! Tu attires mon attention sur des aspects qui m’avaient échappé. Contrairement à toi j’ai abordé l’œuvre de Siri Hustvedt sans avoir lu Auster, je pense que cela donne une coloration légèrement différente en effet…

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  2. … Je ne savais même pas que ces deux auteurs sont ensemble ! Ils font en plus partie des noms que j’ai noté, cette chronique me fera peut-être commencer par Husvedt. (mais j’aimerais bien lire Paul Auster aussi, hein)

    En plus, celui-là m’a l’air très intéressant 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Je n’ai le qu’un livre de Husvedt : un été sans les hommes, et beaucoup plus de Auster j’ai trouvé chez Siri beaucoup plus de finesse dans les approches psychologiques de ses personnages. Une écriture très délicate….

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