L’archipel des Solovski Zakhar Prilepine

9782330081881

Roman déconcertant, froid et picaresque, fantasque et renseigné, L’archipel des Solovski se révèle un roman ample, long parfois, avec une vision singulière, par sa polyphonie, de ce qui fut le premier goulag. La prose de Prilepine intrigue constamment.

J’évoquais à propos du magnifique et très romanesque Là où les tigres sont chez eux la question de l’appropriation culturelle. La lecture de L’archipel des Solovski nous la pose à nouveau. Le peuple russe doit sans doute écrire les dérives de sa propre histoire. Tant pis, peut-être si, pour un Occidental, ce retour sur le passé paraît pour le moins ambivalent.

Aborder une œuvre de Zahar Pipreline confronte à un fort biais interprétatif. Toute la réussite de ce roman admirable et souvent instructif tient dès lors à une très grande difficulté à saisir le point de vue de l’auteur. Bien sûr, il serait assez naïf d’attendre de lui une réprobation à l’indignation bon teint de la détention. Le roman s’inscrit dans une longue tradition de textes de dénonciation dont, par ailleurs, la réception occidentale demeure assez instructive. Ici n’est aucunement le lieu de revenir sur l’ancrage idéologique (très anti-communiste) de la réception très favorable de L’archipel du Goulag.

La personnalité de l’auteur parasite pourtant la lecture. Je vous invite à lire des interviews de Pipreline qui traîne un peu partout sur le réseau. Vu d’ici, le mec est singulier pour ne pas dire franchement détestable. À la suite de Limonov, il se réclame du national-bolchevisme, appartient aux Forces Spéciales stationnées dans le Dombass. Inquiétant pour ne pas dire franchement rebutant. Il faut cependant avouer ma connaissance des plus superficielles du contexte russe contemporain. Peu étonnant au fond si son Histoire demeure polémique. Qui suis-je pour en jauger ? Mais comment ne pas y penser à la lecture de ce roman qui veut donner la parole à la fois aux bourreaux et aux tortionnaires.

Je n’aime pas beaucoup le pouvoir soviétique, répondis-je lentement en choisissant mes mots. Simplement, ceux qui ne l’aiment pas du tout appartiennent à un type d’individus qui, en général, me révulsent.

Le paradoxe est élégant, sa défense semble presque spécieuse. Impossible de ne pas conserver cette réticence à l’esprit pour aborder L’archipel des Solovski. Grand temps en effet de pénétrer au cœur de ce terrain d’ambivalence dont Pipreline ne méconnaît aucunement l’horreur mais aussi, cela embarrasse de prime abord, tous les arrangements. Par un souci de polyphonie, par un soin romanesque de construire une intrigue où le destin du héros connaît péripéties et bouleversements de situations, l’auteur décrit le confort obscène que certains s’arrogeaient. Artiom, le protagoniste, nous offre ainsi une visite guidée de ce camp, une anti-chambre de l’enfer avec – bien sûr – ses différentes cercles dantesques.

Les Solovski sont le reflet de la Russie où tout est comme sous un verre grossissant – authentique, désagréable, évident !

Pourtant, et là est toute la force de ce livre, son pari romanesque fonctionne. Abstraction faite (pas facile) de la personnalité de l’auteur, L’Archipel des Solovski s’avère un grand roman russe. Peut-être un rien écrasé par son modèle tutélaire. Au-delà de la référence appuyée en quatrième de couverture au parricide des Frères Karamazov, l’ombre de Dosteivski plane sur tout ce roman surtout par sa coloration religieuse. Le microcosme des Solovski serait le miroir de tout un pays. Tout grand roman porte en son sein cette ambition démesurée. Une des parties passionnante de ce roman est sa mise en scène de l’Histoire russe à travers ce thème religieux. Les Solovski sont un ancien monastère, un lieu de résistance et d’oppression. Toujours très renseigné, le roman est alors instructif. Une belle confrontation avec notre ignorance comme le laissait déjà entre Roman pétersbourgeois…

Mais revenons aux nombreux débats religieux dont se livre est hanté. Par instant, on pourrait croire à une sorte de valorisation de la fois religieuse, une glorification de la piété de ces moines eux aussi déportés et jouissant néanmoins d’aménagement de l’horreur de leur peine. Biais interprétatif assez agaçant. Tentation parfois d’interrompre la lecture. C’est pourtant-là que la référence aux Karamazov se joue : tous les frères sont également sympathiques, odieux, coupables. Alors, certes Artiom peut un instant s’interpréter comme une figure christique. On nous épargne assez heureusement la rédemption religieuse. Elle s’illustre toujours comme un principe de refus. Artiom se met, mis à l’isolement dans une torture d’autant plus atroce que rendue sans pathos et même sous les allures d’une blague sordide, parle à une fresque. Une petite pensée, au passage, pour l’indispensable Jérusalem.

Dostoievskien sont aussi les incessants et hallucinés questionnement d’Artiom. Peut-être un rien répétitif, la vraie question du roman, sa seule morale reste : aurais-je agis autrement, ne me serais-je pas laissé aller à la violence pour tenir le petit confort auquel je tiens ? Sur un mode très mineur, indubitablement des questions que notre vie quotidienne pourrait nous poser. Quelle participation à un système inique est-il exigé en échange de notre vie assise et bien nourrie ?

La vie n’est pas l’idée qu’on s’en fait et toi, tu as vécu selon la vie, et non selon une idée.

Artiom, comme un héros célinien, se laisse porter. La vie quotidienne aux Solovski n’est ni un drame ni une tragédie. Entassement de morts, de haines et de ressentiments. Aucune fraternité avec les captifs. Artiom excelle à susciter la haine à son encontre. Sa survie est une chance. Avec une certaine froideur, car il reste très difficile de s’attacher à ce personnage, Pipreline plonge dans la psyché d’un détenu. Sans aucun doute le point le plus terrifiant de ce roman.

L’homme est sombre et effrayant, mais le monde est humain et doux.

Un mot rapide aussi sur l’étonnante construction de ce roman qui décentre en partie le cœur du récit. Les péripéties d’Artiom n’en serait qu’un dérivatif. Du moins en partie. Dans un joli prologue, l’auteur inscrit ce récit dans sa vie personnelle. Son aieul aurait connu la déportation. L’archipel des Solovski porterait cette mémoire. Pas cette nostalgie malgré ce qu’il serait si aisé de croire. Mais la postface et les quelques remarques insistent aussi sur l’aspect quasi documentaire de ce roman. J’aime assez à croire qu’il s’agit en partie d’un trompe-l’œil.

Artiom connaît une improbable histoire d’amour. Rarement absente du roman, la sexualité fait une intrusion qui semble d’abord étrange. Aucun romantisme ici. L’amour est un sentiment sans place aux Solovski. La relation entre Galia et Artiom est un jeu complexe de manipulations et de dominations. Panique et crainte, une chance sans rédemption. Le dénouement, quand tous les deux sont menés vers une hypothétique exécution est admirable.

Cette histoire acquière tout son intérêt quand il révèle la véritable focalisation de Pipreline. Un des personnages qui fascine l’auteur est Eikmanis, le fondateur de ce qui ne se nomme pas goulag. C’est surtout l’amant de Galia. L’auteur prétend ensuite avoir retrouvé son journal.  Une certaine tendance à le croire un trompe-l’œil recomposé. Pipreline nous livre, en annexe, d’intéressantes remarques sur cet homme. Un monstre si humain, un tortionnaire à force de composer avec les exigences d’un système qui finira par le faire fusiller. Après lui, le pire restait à venir.

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