Les femmes de la Principal Lluis Llach

Llach

Fresque familiale en trompe-l’œil, cette histoire de trois générations de femmes puissantes, se révèle d’une construction parfaite, proche de celle du polar finement parodiée. Les femmes de la principal est un roman plaisant, perspicace autant qu’efficace.

Je confesse une certaine oscillation dans mes goûts littéraires : une part de moi goûte les constructions savantes, commentées, les récits qui creuse la possibilité même de raconter une histoire comme le fait La femme d’en haut ou Sauve qui peut (la révolution) – dont je ne tarderai pas à vous parler ici. Simultanément, pas seulement comme une respiration, je goûte les récits menés avec une conviction suffisante pour n’avoir pas à théoriser sur le fait de les écrire. J’aime les intrigues construite sur le simple plaisir du dévoilement. D’où mon goût pour le polar.

Lluis Llach parvient avec une belle discrétion à réunir ses deux attraits contradictoires sans doute seulement en apparence. D’abord, la prose des Femmes de la Principal paraît excessivement simple. On craint la bêtise d’une saga familiale de plus. Avec une sorte de mise en abyme dont se rit l’auteur, le narrateur se révèle bien sûr pas si innocent mais jamais aussi coupable qu’aime à nous faire croire la complaisance de nos confessions. N’en révélons pas tout de suite l’identité. Toute l’habilité de Llach est d’entretenir une certaine ambiguïté : impossible de savoir si le Les femmes de la Principal est bien le récit que ce témoin décidera de livrer à sa fille dans une contrition toujours ambivalente. Belle construction du récit, l’aveu se fait en son milieu et nous épargne la facilité d’un livre se terminant, dans un poussif pastiche proustien, sur le narrateur se décidant enfin à écrire le grand-œuvre que, miracle, vous tenez entre les mains. Lina Wolff a recours à ce procédé passablement vulgaire dans Les amants polyglottes.

La langue d’apparence simpliste trouve alors une certaine justification. Llach parvient à ce que ce ressort dramatique ne sonne pas creux, ne paraisse pas (comme dans 7 de Tristan Garcia) une excuse à ne pas donner le meilleur de sa prose. Cette simplicité finit pourtant par fonctionner. Les détails parviennent à rendre une atmopshère, tant celle du tournant de l’autre siècle que celle de 1940, après le basculement de l’Espagne. Llach témoigne d’une vraie capacité à nous emporter. Le thème du livre, pas d’une folle originalité, assez proche pour l’ambiance de L’ombre de l’eunuque de Cabré. Malgré leurs manipulations, les arrangements finement décrits, l’horreur de l’hypocrisie de l’Église toujours apte à servir les puissants, Lluis Llach sait nous rendre l’ambivalence de ses personnages.

Nous touchons-là, je le pense, au centre du rapport de l’auteur avec ses personnages. Avec sans doute une ombre de prétention de ma part peu en rapport avec le sujet, Llach entretient avec ses personnages ce que Georges Orwell nommait la décence commune. Les femmes puissantes peuvent susciter une certaine indifférence dans le succès de leur entreprise de domination. Les femmes de la principal échappe à cet écueil. Certes, La Principal échappera au phylloxera, trois générations de femmes s’imposeront dans le milieu si stupidement masculin de la vigne. Loin d’être à mon sens la partie la plus passionnante du récit.

La Senyora, finalement le personnage le plus central, se révèle un très beau personnage peut-être justement parce qu’il nous est rendu avec une froide extériorité. Son héritage, comme son émancipation, est décrite dans une très belle ombre fantastique. Par définition ambivalente. Un sulfureux fantôme la pénètre, des exhalaisons morbides lui passent le pouvoir, elle n’en ressent rien. Une très belle ambiguïté d’ailleurs reprise pour traiter de l’homosexualité. D’où d’ailleurs mon rapprochement avec L’ombre de l’eunuque. Peut-être pour renforcer son peu de fiabilité, le narrateur se révèle bisexuel. De très fine notation sur l’horreur de la société pour tout ce qu’elle ne sait pas classifier. Le roman évite d’ailleurs ainsi de tomber dans la charge. L’ancêtre est d’ailleurs décrite avec finesse : une facho selon sa petite fille, une femme éperdue pour celui qui deviendra son gendre et qui comprendra, sans l’excuser mais avec la conscience qu’elle ne connaissait pas la fin de l’Histoire et réagissait avec l’horrible rétrécissement des mentalités contemporaines, son engagement de la première heure dans le camp de la mort.

Nous vivons dans la complexité des humains dans un présent ahurissant et ce n’est que si nous arrivons à vivre vieux et que nous réussissons à percer cette complexité depuis le passé, que nous parvenons à découvrir des profils insoupçonnés chez les gens. Des profils que pourtant ils ne cachaient pas.

Les femmes de la principal a le bon goût de ne pas s’adonner à la reconstitution historique, à ne pas non plus se laisser aller que l’évocation du passé nous permet de tirer de claires leçons pour le présent. Sans doute par l’ultime ressort dramatique dont très vite il perturbe la saga familiale. Un crime a été commis. L’enquêteur réussi le parfait équilibre entre la parodie des romans d’Agatha Christie et l’humain torturé par l’Histoire. Un salaud ordinaire, engagé du côté de l’ordre et de la réaction mais qui en subit l’hypocrisie. Là encore, Lluis Llach prend véritablement en charge son récit, son intrigue policière n’est pas qu’un prétexte comme elle pouvait sembler l’être dans l’admirable Un air de crime de Juan Benet. Bien sûr cette affaire sera « sans justice, sans morale, sans condamnation, sans châtiment, sans éthique » mais l’auteur croit à l’importance de sa révélation. Jusqu’au rebondissement final, l’intrigue tient et captive le lecteur et permet aux Femmes de la Principal d’être une lecture de bout en bout très agréable. Que demandez de plus ?

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2 commentaires sur « Les femmes de la Principal Lluis Llach »

  1. Encore un livre qui m’a l’air très bien.

    Et cette phrase de ton article, magnifique : « Simultanément, pas seulement comme une respiration, je goûte les récits menés avec une conviction suffisante pour n’avoir pas à théoriser sur le fait de les écrire ». Si je pouvais mettre un post-it comme dans mes livres, je l’aurais fait.

    Aimé par 1 personne

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